Dis-moi comment tu écris, je te dirai qui tu es

Dis-moi comment tu écris, je te dirai qui tu es

Le responsable du pôle illettrisme du Centre de ressources emploi formation de Haute-Normandie, Jean-Philippe Mercier, et son équipe réunissaient, mardi 9 septembre 2014, universitaires et professionnels de la formation linguistique pour adultes, afin de débattre sur L’apprentissage du « français écrit » pour les publics adultes relevant des situations d’illettrisme et/ou du français langue étrangère.

Labellisés « Agir ensemble contre l’illettrisme » par l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme, groupement d’intérêt public fondé en 2000, ces échanges entre linguistes et enseignants ont permis aux premiers de mieux cerner les problématiques soulevées sur le terrain, dans les salles de cours, et aux seconds de questionner et d’affiner leur perception de la langue ainsi que les pratiques orthographiques, si différentes selon le niveau, le pays et la langue de scolarité des apprenants.

 

L’expression écrite, critère de sélection privilégié

En France, le nivellement social s’effectue essentiellement par l’écrit ; « l’orthographe est source de distinction sociale », précise Jeanne Conseil, doctorante au laboratoire Dynamiques sociales et langagières de l’université de Rouen. Tout se dessine et se joue à l’écrit. À la différence des Anglo-Saxons, le monde professionnel français s’attache davantage à l’expression écrite qu’à l’expérience d’une personne. On embauche quelqu’un non seulement sur ses compétences mais également, voire davantage, sur son aptitude à les décrire à l’écrit.

On exige ainsi des candidats à des postes de « techniciens de surface » d’écrire CV et lettres de motivation sans écorcher la langue de Molière. Nous nous évanouissons quand il manque un « s » ou qu’un verbe n’est pas correctement conjugué. Nous prions nos lecteurs, en rougissant, de bien vouloir nous excuser quand nous avons commis une faute… d’orthographe, invoquant toutes sortes de prétextes pour justifier l’entorse que nous venons de faire subir à notre très chère langue et, surtout, pour montrer à l’autre que nous savons !

Comme le rappellent Clara Mortamet et Fabienne Leconte – respectivement maître de conférence et professeure en sciences du langage à l’université de Rouen –, la langue française possède l’un des systèmes orthographiques les plus compliqués du monde et personne ne peut prétendre en connaître tous les rouages et les secrets.

Entre autres bizarreries, le français présente très peu de correspondances phonie/graphie : des abîmes se creusent entre le son d’un mot et la façon dont il s’épelle. Le son [o] par exemple peut s’écrire o, ô, os, ot, au, eau, aux, eaux… et la lettre « o » être prononcé par certains Haut-Normands « eu »… déposant ainsi une peumme dans les paumes d’Ève. Que dire de nos nasales (ces sons si étranges que l’on prononce avec le nez) et que les plus savants polyglottes redoutent ! Comment expliquer que le son « un » peut s’écrire un, ain, ein, aim, eim, eint, eins, ains, aing, etc., sans déceler dans les yeux des élèves et des professeurs le soupçon d’un effroi ?

Effroi que Frédéric Bottois, formateur-consultant spécialisé dans la lutte contre l’illettrisme, propose d’apaiser. D’une part, il insiste sur la nécessité de bien connaître la langue française, ses règles, ses nombreuses irrégularités, ses rugosités, ses dérives, ses caprices, son histoire enfin, afin de bien la transmettre. D’autre part, il évoque l’invitation au voyage au sein même des mots, paysages ou tableaux dont il engage les personnes en difficulté à l’écrit à observer et à étudier les reliefs, les formes et les contours pour mieux se les approprier.

 

L’illettrisme n’est pas un concept scientifique ni un gros mot

« Illettrisme » est un mot aux contours flous. Souvent évoqué comme un « fléau », il équivaut encore pour certains à une tare ou à une expression de stupidité. Désigner quelqu’un d’« illettré » revient à l’insulter.

Ne pas avoir son permis de conduire n’est pas signe d’illettrisme, de même posséder son permis ne garantit pas que l’on n’ait aucune difficulté à l’écrit. Être illettré ne signifie en aucun cas être bête, mais dans une société où tout se décide à l’écrit, où tout se lit entre les lignes, être illettré représente un handicap dont les personnes ayant des difficultés à l’écrit ou en calcul sont les premières conscientes.

L’« illettrisme », selon l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme, qualifie une situation dans laquelle se trouve un adulte ayant été scolarisé en France, ne sachant pas bien lire, pas bien écrire et ne maîtrisant pas ou peu les quatre opérations mathématiques, c’est-à-dire n’ayant pas acquis les connaissances suffisantes, ou les ayant effilochées au cours des années, pour être complètement autonome dans la vie quotidienne.

Qualifier quelqu’un d’illettré soulève de nombreuses questions auxquelles Jeanne Conseil tente de répondre dans le cadre de sa thèse. L’objet de sa recherche est en effet de comprendre comment des personnes dites « illettrées » écrivent et quelles sont les traces de connaissances orthographiques que le passage à l’école leur a laissées.

Le corpus qu’elle étudie est issu de l’enquête nationale « Information et vie quotidienne », menée par l’INSEE en 2011 auprès de 2 000 personnes qualifiées « en situation d’illettrisme » par l’ANLCI . Celles-ci ont passé des tests comprenant trois épreuves : lecture, compréhension d’un texte simple, production écrite (dictée). Jeanne Conseil s’attache à comparer ce corpus, non pas avec le français normé, c’est-à-dire celui qui devrait s’écrire, mais avec des écrits de personnes ne présentant pas de difficultés à l’écrit.

Certaines personnes qualifiées d’illettrées peuvent réussir une dictée mais ne pas comprendre le sens d’un texte et, inversement, certaines personnes ne maîtrisant pas les règles orthographiques obtiennent de bons résultats à l’épreuve de la lecture et à celle de la compréhension de texte. Cette recherche vient ainsi éclairer tout en la questionnant à nouveau la notion d’illettrisme.

 

« Détricoter » nos représentations de la langue

Émilie Lebreton, doctorante au DySoLa, constate que dans de nombreux cours de langue française, migrants lettrés – ayant été scolarisés dans leur pays d’origine – et apprenants français en situation d’illettrisme, se retrouvent dans une même classe avec un seul enseignant qui jongle entre le Lettris  (Nathan, 2003), conçu pour des personnes en situation d’illettrisme, et des méthodes classiques de français langue étrangère.

Si tous les enseignants et universitaires savent pertinemment que des Français en situation d’illettrisme et des migrants scolarisés en cours de FLÉ exigent des andragogies très différentes, Fabienne Leconte et Carla Mortamet insistent dans les deux cas sur la nécessité de « détricoter » les représentations de la langue française qui nous ont été inculquées à l’école.

Discipline exigeante et minutieuse lorsque l’on s’attaque non pas à la langue elle-même mais à la lecture que nous en avons et à laquelle nous sommes tellement habitués.

Afin d’affiner les enseignements, elles nous invitent également à questionner davantage les méthodes d’apprentissage des apprenants étrangers : quelles langues maîtrisent-ils, comment ont-ils appris ces langues – que ce soient la langue maternelle, la ou les langue(s) de scolarisation ou encore les langues apprises à l’école ou à l’université –, prouvant ainsi l’importance des positionnements.

Les intervenants de ce mardi pédagogique nous ont généreusement guidés vers une appréhension de la langue française, et de son enseignement, libérée de l’ethnocentrisme qui la caractérise habituellement.

Sai Beaucamp Henriques 

 

 

Les intervenants

Jeanne Conseil, doctorante au laboratoire Dysola présentait l’objet de sa thèse, fraîchement entamée, sur l’acquisition de l’orthographe chez les personnes en difficulté à l’écrit.

Émilie Lebreton, doctorante au laboratoire Dysola, présentait également l’objet de sa thèse sur les pratiques d’enseignement de la langue française en classes de langue.

Clara Mortamet, maître de conférence en sciences du langage à l’université de Rouen, laboratoire Dysola, et Fabienne Leconte, professeure en sciences du langage à l’université de Rouen, laboratoire Dysola, mènent une étude sur l’apprentissage du français par les migrants scolarisés dans leurs pays d’origine.

Frédéric Bottois, formateur-consultant en lutte contre l’illettrisme parlait des constats d’une recherche-action sur l’acquisition de l’orthographe chez un public français illettré, qu’il a menée en 2008-2009 avec des collègues sous la direction de Claude Gruaz, alors chercheur au CNRS, et coordonnée par le CREFOR Haute-Normandie.

Le laboratoire DySoLa – Dynamiques sociales et langagières – a été créé en janvier 2012 à l’université de Rouen. Il innove dans un nouveau type de collaboration disciplinaire encore peu répandue à l’échelle nationale. Ainsi, en associant les sciences du langage (linguistique, sociolinguistique, psycholinguistique) avec la sociologie et l’anthropologie, le projet DySoLa ambitionne de mobiliser les compétences complémentaires de chercheurs de disciplines différentes afin de faire émerger des projets innovants et de construire des programmes liées à la langues et aux faits sociaux et culturels. Voir le site du DySoLa.

 

 

 

Quelques définitions

 

FLE – Français langue étrangère

Le français langue étrangère s’adresse à des migrants scolarisés dans leur pays d’origine qui désirent ou doivent apprendre le français. Le CECR (cadre européen de référence) a été conçu pour normaliser le niveau de ces personnes.

Depuis les années 2000, les immigrations ont beaucoup changé et se sont énormément diversifiées. La plupart des migrants sont des personnes ayant été scolarisées dans leur pays et ayant pour un grand nombre d’entre elles suivi des études.

Le système français exige des migrants qu’ils aient une meilleure connaissance de la langue française que les Français. Très souvent d’ailleurs, les apprenants étrangers connaissent davantage la grammaire française que les Français eux-mêmes !

Pourquoi les Français sont-ils si nuls en langue ?

 

Lutte contre l’illettrisme

La lutte contre l’illettrisme concerne des personnes scolarisées en France qui ne possèdent pas les savoirs fondamentaux à l’écrit et/ou en calcul. En 2011, l’INSEE recensait 7% de personnes en situation d’illettrisme (entre 16 et 65 ans) en France métropolitaine, dont 71% utilisaient exclusivement la langue française à la maison à l’âge de 5 ans. Selon cette même enquête, 51% possèdent un emploi.

 

Les grandes différences entre illettrés et analphabètes

Une personne en situation d’illettrisme sait tenir un stylo et peut produire un texte court, la gestion de l’espace graphique peut être altérée par le stress d’un examen. Un analphabète ne sait pas tenir un stylo et, n’ayant pas fréquenté les bancs de l’école, ou très peu, ne possède aucune notion de l’espace graphique. Il pourra ainsi commencer à reproduire une lettre au milieu d’une page et ne pas concevoir les lignes comme support à l’écriture.

Les personnes analphabètes n’ont pas ou très peu été scolarisées. Elles n’ont aucune connaissance des apprentissages scolaires mais développent dans les pays où l’écrit est indispensable des techniques de détournement et d’adaptation très subtiles.

Les personnes en situation d’illettrisme ayant traversé un échec scolaire sont souvent traumatisées par l’école et manifestent une certaine appréhension à se retrouver assis à une table d’étude. Les analphabètes, eux, éprouvent au contraire très souvent une grande joie à découvrir la lecture et l’écriture.

 

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• Voir également sur le site de « l’École des lettres » :

 Favoriser la maîtrise de la langue française et agir contre l’illettrisme à l’école et avec l’école.

– Illettré, ça prend un ou deux « t » ?, par Sai Beaucamp Henriques.

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