« L’Enfant et le savoir », de Martine Menès

Avec L’Enfant et le savoir, Martine Menès, s’interroge pertinemment sur le concept de « rapport au savoir ».

À la fois objet et processus, le « rapport au savoir » se voit défini comme « l’ensemble des relations affectives, cognitives, psychiques, pratiques que le sujet confronté à la nécessité d’apprendre entretient avec les objets de la connaissance du monde qui l’environne ». Cette définition posée, on comprend aisément, le rôle du désir dans les processus d’apprentissage : « Pas de savoir sans désir », fait remarquer la psychanalyste.

L’essai va dès lors recenser les obstacles qui entravent les processus d’acquisition du savoir, parasités par des motifs refoulés, transmis parfois d’inconscient à inconscient. Martine Menès appuie sa démonstration sur des exposés de cas cliniques concrets mais aussi sur des exemples littéraires (Duras, Grimbert, Barbery…) qui pondèrent agréablement la réflexion psychanalytique.

.

Pour apprendre, il faut accepter de ne pas tout savoir

À la question « d’où vient le désir », elle répond en soulignant l’importance de la prime enfance et de l’attention accordée au bébé : « Un bébé traité mécaniquement, même s’il est bien traité, tombe dans un état d’apathie massive. […] Ces enfants qui n’intéressent personne, ne s’intéressent à rien. » Mais il n’est, par ailleurs, pas de désir sans frustration, et l’on conçoit que c’est dans l’intermédiaire du trop et du trop peu d’attention que se construit, au cours des deux premières années de la vie, la future personnalité désirante et désireuse de savoir.

Suivant le schéma des étapes du développement de l’enfant conçu par Freud, la psychanalyste s’intéresse à l’inévitable conflit œdipien : entre trois et cinq ans, l’enfant, constatant l’imperfection des adultes, se tourne vers le monde. « Pour apprendre, constate-t-elle, il faut déjà accepter de ne pas tout savoir », puis citant Freud : « C’est en se penchant avec curiosité sur les faits de l’existence qui font mystère que s’éveille l’intelligence, si l’enfant y renonce, ce n’est pas sans faire un tort durable à son désir de savoir. »

.

La faculté d’apprendre est subordonnée au désir

Subordonnée au désir, la faculté d’apprendre s’épanouit plus ou moins librement selon les milieux familiaux et sociaux et selon les ressources de l’individu. À la lecture de l’essai on réalise pourquoi la psychanalyse n’a plus bonne presse : elle n’offre ni de solutions, ni de procédés aisément exploitable dans un cadre scolaire. Elle renvoie l’individu à ce qu’il est, à ses accomplissements, ses failles et ses limites. L’enseignant n’y trouvera aucune recette mais très certainement des réponses aux questions que son métier le conduit parfois à se poser.

Nous avons tous rencontré un jour ou l’autre de ces enfants qui refusent savoirs et apprentissages, et nous sentons que nous n’avons pas les clés qui nous permettraient de les aider à sortir de la coquille mentale dans laquelle ils se sont enfermés. Mozart a bel et bien été assassiné. N’étant ni psychologue, ni psychanalyste, nous ne pouvons que constater la faillite de nos savoir-faire. Est-ce à dire qu’il faut se résigner ? Ces enfants, plus que les autres, ont besoin de notre bienveillance, d’adultes compréhensifs qui les aident à s’orienter dans un monde dont la complexité les effraie.

.

Comment transmettre le goût de la recherche

L’ouvrage de Martine Menès montre aussi qu’il n’est rien de définitif dans une destinée humaine. Quant à l’enseignant il comprendra qu’il lui faut préserver en lui, vivant, le désir qui l’a conduit vers sa discipline : « Ce qui se transmet, conclut justement l’auteure, est avant tout le désir et le goût de la recherche, ce qui suppose que le maître en fasse preuve. »

L’essai de Martine Menès constitue une excellente introduction à la théorie psychanalytique appliquée à l’enseignement. Sa lecture apportera au professeur un certain nombre de clés qui sont autant d’appels à la vigilance et à la modestie, lui rappelant que s’il joue un rôle fondamental dans la transmission du savoir il peut se heurter à des résistances ou des refus dont l’origine et les ressorts échappent à sa compétence mais qu’il se doit de savoir soupçonner. Savoir n’est-ce pas déjà pouvoir ?

 Stéphane Labbe

 

• Martine Menès, « L’Enfant et le savoir », Seuil, 2012.

• Freud, « Trois essais sur la théorie sexuelle », « Folio », Gallimard.

1 réflexion sur « « L’Enfant et le savoir », de Martine Menès »

  1. Sauriez-vous si ce livre a des chances d’être traduit en anglais? Je connais plusieurs personnes aux Etats-Unis qui aimeraient lire ce livre. Merci pour toute information à ce sujet.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *