L’écran : une illusion d’optique didactique ?

ecrans-2La réalité économique oblige à constater que relativement peu d’enfants et d’adolescents bénéficient l’été de longues plages de déconnexion susceptibles de les divertir – de les détourner – de leurs écrans compagnons, tablettes ou téléphones portables. À côté des privilégiés à qui sont proposées des situations suffisamment stimulantes et attractives pour les détourner de ces objets fétiches, une majorité reste sous leur emprise .

La question est donc de savoir si la sur-présence des écrans, a fortiori en saison estivale où le désœuvrement demeure prééminent pour nombre d’entre eux, ne justifie pas la plus grande réserve sur son universalisation en classe.

 

L’écran, source du mal orthoptique

Pour se mettre en phase avec la société, et son adoption sans réserve du numérique, le ministère de l’Éducation nationale, depuis les premières déclarations de Claude Allègre à ce sujet, il y a près de deux décennies, promeut des plans « numériques » en favorisant notamment l’installation de tableaux interactifs dans les salles de classe.

Tout entière acquise à l’idée d’une appropriation par l’école des outils pédagogiques de demain, l’institution ne semble pas avoir suffisamment mesuré l’impact physiologique de ce redoublement de la présence de l’écran dans la journée de l’élève. Or, sur un simple plan orthoptique, on conviendra, en consultant quelques spécialistes de la question, que la capacité oculaire des élèves décroît à mesure que la confrontation avec l’écran en classe devient quasi permanente.

Les élèves n’étant pas, la plupart du temps, à bonne distance de l’écran, la salle ne bénéficiant pas d’une occultation suffisante pour générer des contrastes satisfaisants, l’écran lui-même n’étant pas exempt de scintillements intempestifs, tout concourt à alimenter une fatigue des yeux, de fait largement contre-productive par rapport à l’objectif recherché, à savoir capter l’attention au moyen de cet instrument estampillé fédérateur, sinon salvateur.

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Vers un écran noir salutaire?

Faut-il donc bannir l’écran des classes, alors même que chacun peuple le moindre de ses instants « perdus » en instaurant un dialogue virtuel avec son téléphone portable ? Cette position extrême serait d’évidence intenable. Il importe néanmoins que les enseignants, qui sont ceux qui participent le plus activement à l’éducation numérique de leur propre progéniture, ne considèrent pas l’écran comme la solution à tous les maux de gestion de classe, voire comme l’outil miracle pour captiver définitivement leur auditoire.

Pour emprunter à la rubrique people, des rumeurs récentes ont fait état de certains faits troublants concernant les enfants des ingénieurs de la Silicon Valley. L’enseignement qui leur serait donné les dispenserait rigoureusement de l’écran ! Imagine-t-on un instant le fils de Bill Gates ou de Steve Jobs penché sur son cahier de brouillon un crayon à papier à la main quand son propre père s’évertue à introduire l’écran total dans chaque pièce du foyer? Eh bien, c’est a priori pourtant le cas !

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Un phénomène addictif inquiétant

Des semaines sans écran ont déjà été mises en place dans certains collèges français, selon une logique éducative impliquant tout à la fois la vie à l’école et le hors-temps scolaire. L’éducation au numérique passe par conséquent aussi par l’éducation à la possibilité de son absence : l’écran est nécessaire, mais non obligatoire en permanence. De ce point de vue, il importe de rester très vigilant car l’addiction à l’écran produit des effets absolument catastrophiques non seulement au niveau de l’attention en classe mais aussi de la mémorisation.

Nous n’avons certes pas les compétences scientifiques requises pour démontrer avec rigueur que l’écran nuit à l’apprentissage de la lecture et à la mémorisation stable du code orthographique, mais il ne faut pas être grand clerc pour supputer quelques interférences cognitives entre la lenteur naturelle du processus d’acquisition et l’immédiateté de la stimulation numérique. Comme le faisait remarquer en substance Gérard Chauveau, spécialiste éminent de l’apprentissage de la lecture, cette dernière relève fondamentalement d’un dialogue naturel entre l’enfant et l’adulte. En ce sens, il n’est pas du tout certain que la médiation de l’écran, partenaire virtuel, reste favorable à une activité qui réclame d’abord de la patience, ensuite de la « réelle présence », pour reprendre une expression de George Steiner.

En outre, il ne faut pas se cacher que l’addiction à l’écran implique de vrais troubles, perceptibles en classe. Il suffit d’interroger des professeurs de collège, par exemple, pour constater à quel point le phénomène de manque est réel, ne serait-ce qu’après deux petites heures de cours. Nous disons bien de manque, en adoptant sciemment une terminologie propre au descriptif des pathologies addictives.

En premier lieu, le pré-adolescent ne comprend pas forcément ce qu’il lui arrive quand il décroche presque immédiatement de la séance qui lui est imposée. En second lieu, le professeur lui-même a tout lieu de s’étonner de voir face à lui de véritables ludions incapables de se concentrer plus de quelques minutes. Si l’on ajoute à cela, en noircissant quelque peu le tableau, un petit-déjeuner réduit à la simple absorption d’une boisson énergisante et l’on obtiendra un cocktail détonant inducteur du fameux décrochage scolaire.

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Écran total ou écran noir ?

L’Éducation nationale, dans ce contexte, se doit par conséquent d’être inventive, progressive, mais non suiveuse et démagogique. Il ne s’agit pas, bien entendu, d’adopter un point de vue réactionnaire prônant l’édification d’une frontière étanche entre l’école de toujours et une société en évolution permanente. Néanmoins, les professionnels de l’éducation auraient mauvaise grâce à valoriser exagérément pour leurs élèves ce qu’ils disqualifient pour leur propre progéniture.

Il en va sans doute de l’écran comme du Coca-Cola, il n’a pas à être institué par les élites comme l’opium du peuple. C’est une position éthique à tenir, qui suppose une vraie formation continue au numérique susceptible de renforcer son utilisation raisonnée en classe – celle-là même qui chercherait à trouver un juste compromis entre écran total et écran noir.

Antony Soron, ÉSPÉ Paris

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