« La Machine à trier. Comment la France divise sa jeunesse », de Pierre Cahuc, Stéphane Carcillo, Olivier Galland, André Zylberberg

Le livre ne paie pas de mine, la couverture est plutôt sage, l’écriture austère et sans recherche, préférant la rigueur des chiffres au brio des formules, et pourtant on aurait tort de négliger cette Machine à trier (joli titre), accompagnée d’un sous-titre moins rock’n roll Comment la France divise sa jeunesse.

L’originalité principale du livre, cosigné par quatre auteurs, professeurs (à l’École Polytechnique ou à Paris I) ou directeurs de recherche au CNRS, est que, pour traiter de la difficulté des jeunes Français à entrer dans le monde du travail, il ne se limite pas à la question (attendue et présente ici) de la formation ou de l’orientation, mais choisit de croiser les problématiques.

En effet, à l’approche éducative et scolaire (le diplôme, la pédagogie), s’ajoutent des réflexions sociologiques (les aspirations des jeunes, le rapport à la famille), politiques (la tentation du retrait, l’élimination des charges électives), psychologiques (la répartition des aptitudes, cognitives ou non-cognitives), professionnelles (le marché du travail et ses règles), idéologiques même quand il s’agit de pointer les défaillances du système de protection sociale.

Relevons, en vrac, quelques composantes du diagnostic :

• La situation des jeunes est fortement contrastée en fonction du diplôme, lequel  occupe, chez nous, un « rôle exorbitant ». « Le taux de chômage des jeunes sans diplôme s’élève à 30%, soit trois fois plus que celui des titulaires d’une maîtrise, et dix fois plus que celui des anciens élèves d’une école de commerce ou d’ingénieur. »

• Le cliché d’une génération « Tanguy », refusant, par choix, de quitter le foyer familial, ne résiste pas à l’analyse. Les jeunes aspirent, comme leurs aînés, à se lancer dans la vie active, à trouver un travail et à fonder une famille. S’ils retardent leur départ de la maison familiale, c’est parce qu’ils y sont contraints et que l’aide des parents reste prépondérante pendant la période qui précède l’accès à l’emploi. Principe qui avantage les classes aisées.

• Le désinvestissement politique des jeunes (31% d’entre eux déclarant n’avoir aucun intérêt pour la politique) vient certes de la défiance à l’égard des institutions, mais plus encore d’une exclusion du jeu démocratique, puisque le cumul des mandats (spécificité française) et la longévité des élus (depuis 1958, un député fait, en moyenne, trois mandats) bloque la concurrence et élimine toute possibilité de pénétrer le milieu politique. Une loi prévoit de porter l’éligibilité à l’Assemblée à dix-huit ans au lieu de vingt-trois, ce qui fait sourire quand on sait que la France ne compte pas un seul député de moins de trente ans, 3% à peine de députés de moins de quarante et que plus d’un élu sur trois a dépassé la soixantaine.

• L’école, en France, s’attache surtout à promouvoir l’élite et se désintéresse du plus grand nombre. Chiffres à l’appui, les auteurs prouvent que le creusement des inégalités s’accroît (l’enquête PISA le confirme cruellement), inégalités nourries par la faillite de l’orientation (essentiellement négative, comme on le sait), la frilosité des méthodes éducatives (peu de travail en groupe, peu de place à l’autonomie, à la responsabilité), l’obsession du classement (la note et sa « constante macabre », les diplômes).

• La structuration du marché du travail favorise la précarité des jeunes : elle est en effet fondée sur un clivage entre des CDI (contrat à durée indéterminés) rares et des CDD (contrats à durée déterminés) quasi généralisés en début de carrière. Une précarité que les dispositifs d’aide (emplois-jeunes, contrats de formation) ne réussit pas à corriger.

• La protection sociale, pourtant correcte dans notre pays, ignore ou néglige les jeunes adultes en recherche d’emploi. Les transferts sociaux, bien qu’importants, bénéficient surtout aux familles ou encore aux seniors. Les 18-25 ans sont en revanche les oubliés du système, la plupart des dispositifs d’assistance ne concernant que ceux qui ont déjà un emploi.

 Avec mesure, sans volonté polémique, mais également sans ménagement, ce petit livre nous rappelle ainsi certaines vérités douloureuses : l’abandon d’une partie de notre jeunesse, inexorablement dirigée vers une « trappe de pauvreté » ; le poids de la famille dans la réussite scolaire, sociale et même professionnelle ; la lourdeur des structures en matière de travail ; le malthusianisme impitoyable du milieu politique ; l’inadaptation des contenus et surtout des méthodes de notre enseignement, incapable d’offrir à tous une même chance.

Les auteurs estiment, aux dernières lignes de l’ouvrage, que, sur ces questions, un « grand débat national » mériterait d’être lancé ; ils ajoutent que la prochaine échéance électorale pourrait en être l’occasion. Puissent-ils être entendus.

Yves Stalloni

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• Pierre Cahuc, Stéphane Carcillo, Olivier Galland, André Zylberberg, « La Machine à trier. Comment la France divise sa jeunesse », Eyrolles, 2011.

• Pierre Cahuc et Stéphane Carcillo présentent leur recherche sur France culture.

2 réflexions sur « « La Machine à trier. Comment la France divise sa jeunesse », de Pierre Cahuc, Stéphane Carcillo, Olivier Galland, André Zylberberg »

  1. C’est vrai que je casse du sucre pas mal sur mon deuxième pays, les US, mais pas au point de voir tout en rose en ce qui concerne mon pays d’origine. C’est dramatique de penser que l’école exerce de moins en moins sa fonction éducative et égalitariste. On pouvait s’insurger qu’elle permette aux seules élites de se reproduire (Bourdieu et consorts) mais il semblerait qu’elle n’ait même plus ce rôle-là tant l’éducation utilitariste prend le pas sur une certaine idée humaniste de l’école. Permettre à des hommes et des femmes de sortir accomplis et capable d’esprit critique semble devenir totalement subalterne. Si l’on tend à former notre jeunesse telle qu’on le fait aux Etats-Unis, nous fonçons droit dans le mur. Nos enfants sauront faire, mais que fait-on du savoir penser? Il s’apprend aussi par le biais de tout ce qui est ‘inutile’, ‘pas directement réutilisable’ (comme La Princesse de Clèves, ha ha) . Il s’agit d’un choix de société, d’un choix politique. S’il n’est pas pris, ne jetons pas d’opprobre sur le Tea Party américain car on pourrait dangereusement commencer à lui ressembler.

  2. Je vous prie d’excuser les quelques fautes laissées dans mon commentaire. Je suis française mais je réside aux Etats-Unis depuis longtemps et ce n’est pas facile de conserver un niveau de langue correct.
    Donc il y a un ‘s’ à capables, et il s’agit de jeter l’opprobre et non ‘jeter d’opprobre’.

    Cat

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