Évoquer le massacre des innocents avec une classe de collège et de lycée

Andrée Chédid

Andrée Chédid

Les voix du silence

Mikhail Bakhtine caractérisait le genre poétique comme un art littéraire susceptible de « protéger » ses contemporains « contre l’automatisation du langage ». Privilégiant l’évocation ou la suggestion sur la divulgation explicite d’un message, l’expression poétique touche le lecteur ou l’auditeur d’une façon autrement plus profonde et durable que la communication ordinaire.

Au lendemain des coups de couteaux de Marseille et des rafales mortelles de La Vegas, la poésie a tout lieu d’être remise au premier plan dans le cadre de l’enseignement du français. En effet, elle demeure sans doute, parmi les différentes formes littéraires, celle qui est la plus propice à la réflexion car elle laisse au lecteur une grande liberté d’interprétation.

Mais à quel poète se vouer en tant que professeur de lettres désireux d’évoquer ces jours sanglants ? Beaucoup, en toute légitimité, iront vers Victor Hugo et son poème « L’enfant » extrait des Orientales, croisant leur objectif mémoriel avec des références picturales comme Le Massacre des innocents de Rubens. Pour notre part, nous recommanderons la lecture de l’œuvre d’Andrée Chédid.

.

Andrée Chédid, pour mémoire

Libanaise d’origine, Andrée Chédid, née en 1920, n’a cessé tout au long de son parcours de s’interroger sur l’insupportable propension des hommes à expérimenter le Mal. On lui doit, entre autres œuvres exploitables en classe, Le Message (2000) qui évoque les efforts désespérés d’une jeune femme pour tenter de rejoindre l’homme qu’elle aime dans un pays déchiré par la guerre civile.

La phrase liminaire de ce bref roman à l’exceptionnelle intensité dramatique résonne douloureusement en ce nouveau et énième jour d’après attentat. Dès l’ouverture, elle fixe en effet l’attention du lecteur sur la victime du tir gratuit d’un sniper embusqué, comme on en comptait tant sur les hauteurs de Sarajevo durant la période de conflits en ex-Yougoslavie (1991-2001) :

« Tandis qu’elle avançait à grands pas la jeune femme sentit soudain, dans le dos, le point d’impact de la balle. Un mal cuisant, aigu, bref.

La poétesse, décédée le 6 février 2011, auteure en outre de deux recueils majeurs au titre symbolique, Fraternité de la parole (1976) et Cérémonial de la violence (1976), a su, par la voie de la métaphore et des analogies, condamner les « identités meurtrières » (Amin Maalouf) tout en mettant un soin particulier à préserver, en toute évocation, la dignité de l’humanité. C’est notamment le cas dans Cérémonial de la violence, écrit alors que le Proche-Orient était en plein embrasement.

Chaque court poème mériterait d’ailleurs d’être lu à haute voix en classe de collège ou de lycée avec l’idée de laisser le silence, si décisif dans l’esthétique d’Andrée Chédid, répondre aux mots du poème. De toute évidence, la force évocatoire des textes proposés aura le mérite de produire différentes réactions des élèves. À titre d’exemple sur lequel s’appuyer en classe, citons les six premiers vers de « Honte et deuil » :

« L’aube n’éclaire plus que les arènes de la mort

L’ombre ne se répand que sur des coupe-gorge

Honte et Deuil

On a laissé mourir les uns sous les décombres

Et massacré les autres dans les rues et les champs »

Comme cet extrait en témoigne, les mots d’Andrée Chédid sont nourris par la colère profonde que lui causent les offenses quotidiennes faites à ses contemporains. La poétesse dresse de véritables tableaux de guerre tout en mettant en perspective la puissance vitale de l’être humain.

Ainsi, certains de ses textes, à l’instar de « Ceci », ne manqueront pas d’interpeller les jeunes consciences dans un contexte d’attentats répétés à l’échelle mondiale. Le jeu sur les blancs de la page pouvant permettre de poursuivre l’exercice d’interprétation et d’évocation engagé après une première écoute du poème :

« Ceci                            fut un vivant

Cette chose                fut une personne

 

Ce sang                       dilapidé sur le bitume

S’ordonnait, hier encore, dans le réseau de veines

Retissait, hier encore, la loi de l’existence

 

Ce cœur-sentinelle

S’est raidi de plomb

Ce sac-à-vermine

Abritait des entrailles

Où s’ouvrait le plaisir

Où germinait la vie »

.

Le droit au silence

Les élèves, soumis à leur insu au flux de la parole et des clichés du monde médiatique, sont souvent pris dans une forme de circulation perpétuelle des idées, y compris dans le cadre du foyer familial. Ils ne sont que trop rarement mis en situation de laisser leurs sensations et leurs impressions émerger et faire sens.

L’exploration du texte poétique en classe appelle d’autres formes de réception qu’une simple aptitude à répondre à des questions sur l’énoncé donné. La poésie d’Andrée Chédid suscite des images que les élèves pourront avoir la tentation de dessiner, par exemple.

Au cours d’une semaine où l’on va encore beaucoup parler des attentats, des terroristes, des bombes, des mitraillettes, des couteaux et autres bouteilles de gaz tout en incendiant les écrans d’images mortifères, on pourra faire se rencontrer la réalité tragique du moment et des textes littéraires forts. Il n’est pas question de comprendre la barbarie ou d’espérer corriger l’homme. Il est juste nécessaire, dans des situations scolaires appropriées, de rendre hommage aux victimes de Paris, Nice, Barcelone, Marseille, Las Vegas, en lisant, disant, commentant, voire en apprenant par cœur les vers éclairants qui évoquent le mal sans se complaire à l’exposer.

Plus que jamais, entendre, lire, mémoriser et dire la poésie se révèle le moyen de se détacher du réel tragique et du flot des commentaires stéréotypés qu’il suscite pour le considérer avec plus de recul et ouvrir des perspectives.

Andrée Chédid n’a vécu ni le Bataclan ni le boulevard Voltaire mais elle n’a cessé d’en prédire les germes et les risques de prolifération. Contre le réseau arachnéen des idéologues du massacre, son œuvre oppose une arborescence d’images, « vivants piliers » d’un imaginaire de résistance, désespérément utile en ces jours de deuil.

Antony Soron, ÉSPÉ Paris

.

• Archives de l’INA : Qui est Andrée Chédid ?

• Voir sur ce site : Prévention de la radicalisation : que peut faire l’école ?, par Fabrice Fresse.

Print Friendly

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *