Évoquer le 13 novembre 2015 avec les classes de collège ou de lycée

Paris, place de la République, 22 novembre 2015

Paris, place de la République, 22 novembre 2015

Mikhail Bakhtine caractérisait le genre poétique comme un art littéraire susceptible de protéger ses contemporains de l’« automatisation du langage ». Privilégiant l’évocation ou la suggestion sur la divulgation explicite d’un message, l’expression poétique touche le lecteur ou l’auditeur d’une façon autrement plus profonde et durable que la communication ordinaire.

En ce jour de commémoration des attentats du 13 novembre 2015, la poésie peut être mise au premier plan. En effet, parmi les différentes formes littéraires, elle demeure celle qui est la plus à même à faire penser du fait de la mission interprétative qu’elle attribue au lecteur.

Mais vers quel poète se tourner pour évoquer en cours de français ce vendredi sanglant durant les jours à venir ? Beaucoup, en toute légitimité, iront vers Victor Hugo et son poème « L’enfant » extrait des Orientales, croisant leur objectif mémoriel avec des références picturales comme Le Massacres des innocents de Rubens.

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Andrée Chédid pour mémoire

Libanaise d’origine, Andrée Chédid, née en 1920, n’a cessé tout au long de son parcours aux écritures multiples de s’intéresser à la propension des hommes à faire du mal et à expérimenter le Mal en eux. On lui doit, entre autres œuvres exploitables en classe, Le Message (2000) dont la phrase initiale résonne étrangement en ce jour de commémoration des attentats :

« Tandis qu’elle avançait à grands pas la jeune femme sentit soudain, dans le dos, le point d’impact de la balle.
Un mal cuisant, aigu, bref. »

La poétesse, décédée le 6 février 2011, auteure notamment de deux recueils majeurs au titre symbolique, Fraternité de la parole (1976) et Cérémonial de la violence (1976), a su, par la voie de la métaphore et des analogies, condamner les « identités meurtrières » (Amin Maalouf) tout en mettant un soin particulier à préserver la dignité de l’humanité dans ses évocations. C’est notamment le cas dans Cérémonial de la violence écrit alors que le Proche-Orient était en plein embrasement.

Chaque poème court mériterait d’ailleurs d’être lu à haute voix en classe de collège ou de lycée avec l’idée de laisser le silence, si décisif dans l’esthétique d’Andrée Chédid, répondre aux mots du poème. De toute évidence, la force évocatoire des textes proposés aura le mérite de susciter différentes réactions des élèves ou de faire naître un précieux silence.

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L’intercession du poème

À titre d’exemple sur lequel s’appuyer en classe, citons les six premiers vers de « Honte et deuil » :

Honte et Deuil

L’aube n’éclaire plus que les arènes de la mort
L’ombre ne se répand que sur des coupe-gorge
Honte et Deuil
On a laissé mourir les uns sous les décombres
Et massacré les autres dans les rues et les champs

Comme cet extrait en témoigne, les mots d’Andrée Chédid sont nourris par la colère profonde que font naître les violences quotidiennes exercées sur ses contemporains. La poétesse dresse de véritables tableaux de guerre tout en mettant en perspective la puissance vitale de l’être humain. Ainsi, certains de ses textes, comme « Ceci », ne manqueront pas d’interpeller les jeunes consciences un an après le drame.

Le jeu sur les blancs de la page permet de poursuivre l’exercice d’interprétation et d’évocation engagé après une première écoute du poème :

Ceci

Ceci                            fut un vivant

Cette chose                fut une personne

 

Ce sang                       dilapidé sur le bitume

S’ordonnait, hier encore, dans le réseau de veines

Retissait, hier encore, la loi de l’existence

 

Ce cœur-sentinelle

S’est raidi de plomb

Ce sac-à-vermine

Abritait des entrailles

Où s’ouvrait le plaisir

Où germinait la vie »

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Le droit au silence et au dessin

Les élèves, soumis malgré eux au monde médiatique et au flux ininterrompu de la parole et des clichés, sont souvent pris dans une forme de circulation perpétuelle des idées. Ils ne sont que trop rarement mis en situation de laisser leurs sensations et impressions émerger et faire sens, y compris dans le cadre du foyer familial. Dans ce contexte, l’exploration du poème en classe appelle d’autres formes de réception qu’une simple aptitude à répondre à des questions sur l’énoncé donné.

Dans cette perspective, la poésie d’Andrée Chédid est tout particulièrement appropriée pour produire des images que les élèves pourront avoir la tentation de dessiner par exemple. L’idée est par conséquent, au cours de cette semaine de commémoration, de faire se rencontrer une réalité tragique circonscrite dans le temps et des textes qui ont la vertu, sans pour autant se référer aux évènements mêmes du 13 novembre, d’y faire penser. Plus que jamais donc, entendre, lire, mémoriser et dire la poésie se révèle le moyen de prendre de la distance avec un réel tragique pour le considérer avec plus de recul et de perspective.

 

Andrée Chédid n’a vécu ni le Bataclan ni le boulevard Voltaire mais elle n’a cessé d’en prédire les germes et les risques de prolifération. Contre le réseau multiforme des idéologues du massacre, son œuvre oppose par conséquent une arborescence d’images, « vivants piliers » d’un imaginaire de résistance, désespérément utile en ce jour de deuil national.

Antony Soron, ÉSPÉ Paris

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Voir sur ce site :

Un automne à Paris », une chanson d’Amin Maalouf, interprétée par Louane, à étudier en classe, par Antony Soron.

Après les attentats : retrouver les racines de l’écriture, par Frédéric Palierne, et l’ensemble des articles signalés en fin de page.

 

 

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