Du cahier de lecture au blog : l’élaboration d’une bibliothèque intérieure

Affiche de Chen Jiang Hong © l'école des loisirs

Affiche de Chen Jiang Hong © l’école des loisirs

La tenue d’un cahier de lecture et d’un blog consacré à Maryline Desbiolles ont permis à des élèves de seconde de partager leurs travaux, mais également de progresser dans leurs apprentissages. Cette expérience nous a amené à formaliser un certain nombre de questions de méthode transposables à toute classe :

• Comment permettre aux élèves de se construire une bibliothèque intérieure grâce à une expérience de lecture en réseau ?

• Comment favoriser dans une classe une pluralité d’interprétations qui prenne en compte les liens entre ces différentes lectures ?

• Comment permettre à des lycéens de se positionner en tant que sujets-lecteurs autonomes, tout en échangeant sur leur appréhension de l’œuvre d’un auteur ?

• Comment la lecture singulière de l’élève favorise-t-elle l’échange collectif ?

 

Le cahier de lecture

Avant de débattre autour de l’œuvre de Maryline Desbiolles (voir sur ce blog), il est apparu essentiel que les élèves puissent livrer, au sein d’un espace personnel, leur perception de la lecture de l’ouvrage, par le biais de portraits chinois et de formules-embrayeurs :

« Si l’œuvre de Maryline Desbiolles était un tableau / une couleur, ce serait… »

« Si l’œuvre de Maryline Desbiolles était un son / une mélodie / un morceau de musique, ce serait… »

« Si l’œuvre de Maryline Desbiolles était un plat / une recette / un goût, ce serait… »

« Si l’œuvre de Maryline Desbiolles était un objet, ce serait… »

« Si l’œuvre de Maryline Desbiolles était une odeur / un plat, ce serait… »

« Relevez des citations ou des phrases qui vous ont particulièrement plu ou déplu… »

« Quel personnage vous a particulièrement intéressé(e) et pourquoi ? »

 

Pour chaque entrée, les élèves étaient invités à rédiger un paragraphe d’au moins cinq lignes, afin de justifier leur réponse. L’idée, propre au cahier de lecture, était de pointer ce qui fait sens dans un texte, ce qui fait obstacle, ce qui plaît ou déplaît.

Pour le professeur, la lecture de ces cahiers était le moyen de prendre en considération la représentation personnelle des élèves avant de lancer un débat interactif sur le blog participatif. Les élèves, quant à eux, ont ainsi pu s’approprier, dans un premier temps, l’œuvre étudiée.

Plusieurs types de textes ont été écrits, démontrant ainsi que la lecture d’une œuvre dépend de la posture que choisit l’élève, de sa représentation de l’œuvre.

Le blog consacré à Maryline Desbiolles

Le but de ce blog est de permettre aux élèves d’échanger sur leur lecture et leur interprétation de romans lus dans le cadre de la rencontre d’un écrivain. Chaque semaine, le professeur posait une question sur le blog. Les élèves étaient amenés à répondre à la question en classe, puis à poursuivre cette réponse chez eux.

La consigne donnée était que chacun devait s’appuyer sur les propos de ses pairs afin d’argumenter sa propre lecture, et expliciter son accord ou son désaccord avec les interprétations données par les uns et les autres.

 

Intérêt des blogs participatifs

Dans le cas du blog portant sur les œuvres de Maryline Desbiolles, on observe une prise de conscience des élèves de leur propre lecture lorsqu’ils rebondissent sur celles de leurs camarades.

La lecture sur écran crée également une distance avec le texte, propice aux relectures. Et, comme nous pouvons le constater, dans ce cas l’ordinateur n’est pas réducteur de langage, bien au contraire : il est « proustien ». On peut en effet observer dans les écrits des élèves un épaississement des réponses de plus en plus important au fil du temps, puisque chacun vient rebondir sur les dire de l’autre, tout en s’appuyant sur le texte, pour élaborer une interprétation personnelle de sa propre lecture.

Enfin, l’outil informatique permet d’acquérir une certaine autonomie :

–  physique, puisque l’on n’est plus dans le modèle de l’interaction professeur / élèves ;

–  sociale (apprendre en interaction avec le groupe facilite l’intériorisation progressive des acquisitions) ;

–  linguistique (apprendre la langue pour faire autre chose avec) et cognitive (apprendre à apprendre).

 

Une autoformation de l’élève, en interaction avec ses pairs

On aboutit à une certaine autoformation de l’élève, en interaction avec ses pairs.  Et dans le cadre de cette interaction sociale, on peut observer que l’élève sait très bien manier les codes linguistiques propres à un environnement donné, puisqu’il n’a jamais recours à l’écriture type « SMS » ou aux abréviations. Le code linguistique scolaire reste une norme intériorisée. De plus, l’élève s’efforce d’expliciter sa pensée, dans la mesure où il sait que son écrit ne va pas seulement être lu par le professeur mais par tous ses pairs. Certains élèves vont même aller jusqu’à s’approprier des codes d’écriture littéraire, imitant le style poétique de Maryline Desbiolles.

L’avantage pédagogique de ces blogs est de constituer une sorte de détour pédagogique pour permettre aux élèves d’échanger dans un espace-temps considérablement transformé ; et de se nourrir des uns et des autres pour construire des compétences d’analyse d’œuvres, de textes.

Les élèves se préparent ainsi de manière détournée aux épreuves anticipées de français : au commentaire de texte (citations, analyse stylistique d’extraits d’œuvres), à la dissertation (tissage de liens entre les œuvres, citations, exemples précis puisés dans l’œuvre) ; mais également au sujet d’invention (écriture d’articles critiques). En respectant un code linguistique, ils acquièrent et s’imprègnent, grâce aux interactions, du vocabulaire de l’analyse littéraire.

Une nouvelle façon de travailler

Cette nouvelle façon de travailler implique d’alterner à la fois des séances en présentiel mais aussi une prise en charge à distance.

Les élèves remplissent le cahier de lecture chez eux, puis cela peut être l’occasion de mettre en place un débat à l’oral, qui amorcera un parcours de l’œuvre intégrale ou l’étude d’extraits précis. Il s’agit d’un outil essentiel pour « entrer » dans les textes littéraires.

Quant au blog, les échanges asynchrones permettent de repenser la spatialité et la temporalité de l’enseignement. L’enseignant n’est plus seulement le transmetteur unique de connaissances, mais plutôt un facilitateur d’apprentissages, présent ainsi en tant que personne ressource encourageant les élèves à chercher, à prendre en charge une part importante de leur apprentissage et à devenir petit à petit plus autonomes.

L’enseignant est amené à modifier ses gestes professionnels, fondés sur une forme de présence / absence. Il est à la fois amené à « lâcher prise » en laissant les élèves réagir ; mais joue aussi le rôle de médiateur en réorientant le débat si celui-ci dévie. Le professeur joue le rôle de régulateur, permettant une forme de relance cognitive lorsqu’il sent que le flux de réponses risque de prendre une orientation s’éloignant de la question.

 

 

Questions autour du projet 

 

• L’intégration de ces outils dans l’enseignement est-elle compatible avec une classe à gros effectif ?

Le blog sur Maryline Desbiolles était à destination d’une classe de 36 élèves. Cela est donc possible ; mais à condition d’avoir la possibilité de les avoir en demi-groupes dans la semaine, pour une question de nombres d’ordinateurs à disposition. Les élèves en effet commençaient à rédiger leur réponse en classe, avant de poursuivre leur travail chez eux.

 

• Comment les élèves en difficulté s’y retrouvent-ils (produisent-ils sur le blog, qu’en retirent-ils), le blog permet-il de résoudre en partie la question de l’hétérogénéité de la classe ? Cela pose aussi la question de la participation individualisée.

On a pu observer que les élèves en difficultés avaient plus de facilités à s’exprimer sur un blog que sur une feuille papier. Peut-être parce que les blogs renvoient à une certaine forme de modernité, à quelque chose dont ils ont l’habitude.

Le blog sur Maryline Desbiolles. – Les élèves ont été décomplexés en comprenant que l’orthographe ne serait pas notée, que ce n’était pas le but premier de ce type de travail ; mais que l’objectif était de réfléchir, de construire un raisonnement, d’essayer d’écrire, de répondre à la question initiale.

Les élèves en difficultés se sont souvent appuyés d’abord sur les réponses précédentes de leurs camarades avant de construire leur propre texte. Avoir un appui leur a permis de progresser, de voir comment s’y prenaient les autres, de prendre confiance en eux. L’hétérogénéité est donc devenue un point fort de la classe.

 

L’appréciation des élèves en fin d’année

 

Points forts

« Le blog est pour moi l’intermédiaire entre le débat et le cours écrit. Il se déroule en effet à l’instar d’un débat où chacun donne son opinion mais en intégrant l’aspect visuel (image) et auditif (musique). De plus, il avantage ceux qui sont plus timides. »

Temporalité : « J’ai préféré le blog au débat car c’est un moyen d’expression plus libre. On n’est ni directement écouté, ni interrompu. On dispose de plus de temps pour fournir une réponse réfléchie. » « Le blog permet une discussion plus facile, car on a le temps de formuler sa réponse. »

Échange : « Ce travail m’a permis d’apprendre à me servir de ce que disent les autres pour rédiger ma réponse. Cela m’a permis de rédiger plus facilement. »

Modernité : « L’intérêt du blog est d’être “au goût du jour”, faire avec son temps, on en dispose donc c’est bien de l’utiliser et de changer les habitudes. » « C’est important quand on écrit de toucher à tous les supports possibles. »

Projet commun : « Le blog était un projet très intéressant : partager divers avis, exposer ses idées, associer des œuvres, etc. C’était une sorte de débat virtuel extrêmement bien organisé et très divertissant. De plus, le blog n’était pas un simple blog : étant en effet consacrer à un écrivain, je pense qu’il nous a motivé dans nos travaux personnels ».

 

Difficultés et limites

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Manque de spontanéité : « J’ai trouvé que le débat sur le blog n’était pas très actif. C’est quand même beaucoup mieux de le faire en classe avec les autres élèves : c’est plus rapide et on ne perd pas le fil de la conversation et c’est plus facile de réagir aux avis et commentaires des autres. »

Concurrence : « Quand j’écris sur le blog j’ai l’impression que les réponses et commentaires postés ont pour objectif de mettre les lecteurs dans une ambiance où la concurrence et l’envie d’avoir le meilleur texte sont de mise. »

Visibilité : « Je n’aime pas trop écrire sur le blog. La plupart du temps, quand j’écris mes sentiments, ils sont destinés à une personne et je n’aime pas trop qu’on les lise. J’ai l’impression de me dévoiler. Je ne dis pas alors tout ce que je pense. »  « Je n’aime pas donner ma vision de tel ou tel livre car la façon dont j’écris me révèle aux autres d’une certaine façon. »

Inspiration : « Parfois des idées sont déjà développées par d’autres élèves et il faut l’inspiration pour se différencier. » « Quand j’écris sur le blog, la difficulté réside dans le fait de confronter notre réponse à celle des autres, et de s’appuyer sur l’avis des autres. »

 

L’intérêt des outils numériques :  blog ou EtherPad

Ce type d’interactions est une nouvelle façon de faire évoluer le statut de l’écrit, mais aussi de faire progresser les élèves, de leur permettre d’échanger, de prendre confiance en eux. C’est aussi pour le professeur une nouvelle manière d’évaluer ses élèves.

Les outils numériques doivent être encouragés au sein des établissements, afin que les élèves trouvent un terrain d’entente avec leurs professeurs. Ils aiment beaucoup ces façons d’apprendre (le TNI par exemple permet de travailler un brouillon collectivement, de surligner un texte, de progresser en orthographe ; le blog quant à lui, permet de créer une sphère sociale collaborative, qui peut même être visible auprès des professeurs des autres disciplines, c’est intéressant pour les élèves de le savoir).

Hella Feki

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Sur le travail mené avec Maryline Desbiolles, voir :

• Le blog consacré à Maryline Desbiolles.

Rencontre avec Maryline Desbiolles. Un projet culturel et artistique en classe de seconde, par Hella Feki.

• Les romans de Maryline Desbiolles à l’école des loisirs.

• Aïzan, et Lampedusa, de Maryline Desbiolles, par Norbert Czarny, dans les Archives de l’École des lettres.

• Ceux qui reviennent, de Maryline Desbiolles, par Norbert Czarny. 

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