De la journée à l’année de la laïcité – du symbole au concret

Rokhaya Diallo et Jean Baubérot, "Comment parler de laïcité aux enfants"Le 9 décembre 2015, les établissements scolaires de France ont célébré la Journée de la laïcité, instituée à la suite des attentats commis contre Charlie Hebdo. Cette journée coïncidait cette année avec le 110e anniversaire de la loi de séparation des Églises et de l’État (1905).

Au mois d’octobre, un Livret de la laïcité avait été distribué aux établissements scolaires et une Charte de la laïcité à l’école destinée aux personnels, élèves et acteurs de la communauté éducative a été largement diffusée et commentée.

Des fiches pédagogiques pour le cycle 2, le cycle 3, le collège et le lycée ont été mises en ligne sur Éduscol.

Ces ressources peuvent être complétées par une sélection d’ouvrages récents qui permettent d’approfondir le sujet.

 

Comment parler de laïcité aux enfants

L’ouvrage de Rokhaya Diallo et Jean Baubérot, Comment parler de laïcité aux enfants, justifie d’être recommandé à tous les enseignants du premier et du second degré. En effet, si le principe même d’un enseignement de la laïcité bénéficie d’un relatif consensus, a fortiori le jour de son 110e anniversaire, sa mise en œuvre concrète dans le cadre d’apprentissages précis suscite  quelque perplexité de la part des enseignants.

Raison de plus, par conséquent, de se saisir d’outils synthétiques aptes à poser un certain nombre de jalons historiques, sociologiques et politiques. Tel est effectivement le cas de cet ouvrage de moins de quatre-vingts pages dont la structure se caractérise par une subdivision en deux parties de taille volontairement inégale.

Dans la première, il s’agit pour les auteurs de problématiser la question de la laïcité et de remettre en perspective les étapes qui ont permis de l’asseoir en tant que valeur structurante de l’idéologie républicaine.

Dans la seconde partie, qui constitue l’essentiel de l’ouvrage, sont proposés aux enseignants dix documents iconographiques de référence (affiches, photographies, dessins de presse) ancrés sur l’époque actuelle ou sur le moment historique de la Séparation des Églises et de l’État (1905), accompagnés de questions susceptibles de les interroger ainsi que d’éléments de réponse.

Le résultat se révèle assez probant justifiant pleinement l’association entre l’auteure de Comment parler du racisme aux enfants et celui de l’Histoire de la laïcité en France (PUF, « Que sais-je ? »).

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De la laïcité réactive…

La grande difficulté de l’enseignement de la laïcité, dès les plus petites classes, tient à la confrontation de deux situations d’apprentissage « type ».

Dans le premier cas, il s’agit pour l’enseignant de réagir à chaud face à une situation laïquement répréhensible. À titre d’exemple (même véniel), un garçon rejetant l’idée de se mettre en rang à côté d’une petite fille, de lui adresser la parole en prononçant son prénom, ou encore le refus d’un ou de plusieurs élèves de travailler dans le cadre de l’étude de la digestion sur un schéma représentant le corps humain au-delà du bas-ventre.

Nous dirons, de fait, que l’enseignant se trouve ici engagé, alors qu’il ne l’avait pas prévu à ce moment là, dans la défense et l’illustration des valeurs auxquelles l’engage la Charte de la laïcité à l’école (publiée le 9 septembre 2013). L’aptitude à réagir opportunément en pareil cas n’est toutefois pas une donnée acquise. Comment d’ailleurs s’en étonner ?

Comme le montrent les deux auteurs en introduction, la laïcité tient tellement de l’évidence pour nombre de concitoyens – fussent-ils enseignants – qu’il leur est souvent difficile d’en déterminer clairement les tenants et les aboutissants. En ce sens, dans le cadre de cette laïcité réactive dont nous rendons compte synthétiquement, il est nécessaire de s’appuyer sur des outils au moins par précaution.

Il devient par conséquent décisif de s’armer de quelques références historique tout en anticipant un certain nombre de questions comme « Alors la laïcité combat contre les religions ou non ? » (p. 45) ou encore « Mais alors pourquoi il y a un problème avec les signes religieux ? » (p. 41).

De ce point de vue, l’ouvrage présenté possède une qualité fondamentale. À partir des images de référence qu’il questionne, il dissocie les types d’interrogation en fonction des tranches d’âges, 6-9 ans, 9-12 ans et 12-15 ans, en mettant en perspective le degré d’abstraction du questionnement des élèves.

Si tout enseignant a le plus grand intérêt à aller plus loin dans sa réappropriation personnelle de la notion même de laïcité et de son application dans le champ social et le champ scolaire (le dossier qu’y consacre la BNF demeure à ce titre exemplaire), il reste essentiel de se construire dans l’urgence que la situation actuelle nous impose une forme de socle de connaissances minimales sur le sujet.

Dans les faits, comme le soulignent Rokhaya Diallo et Jean Baubérot, la laïcité demeure trop incidente dans l’approche que la communauté éducative en a : en somme, trop dépendante des circonstances et notamment des faits divers dont les médias font état. Nous pensons ici évidemment à « L’Affaire du voile », pour reprendre le titre de la bande-dessinée jubilatoire de René Pétillon (2006).

Si, de fait, cette laïcité aussi fondamentale que fondatrice, cette laïcité qui dans la réalité de nos vies permet l’application des trois termes de la devise nationale, Liberté, Égalité, Fraternité ; si, donc, cette laïcité n’est perçue qu’abstraitement par les représentant de l’école laïque, il y a fort à parier que les élèves avanceront dans un flou définitionnel tout au long de leur scolarité.

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Vers une laïcité constructive

La méthodologie d’utilisation des fiches données aux pages 28 et 29, insiste sur la nécessité d’un ancrage des apprentissages afin de ne pas alimenter trop tôt un débat non régulé sans référent. L’idée reste bien sûr d’offrir un support de distanciation (image que l’on va décrire au préalable) aux élèves pour aller ensuite vers une nécessaire actualisation.

La déclinaison des dix fiches proposées par l’ouvrage se fait à partir de titres qui découlent du principe de laïcité : exemple, fiche 3, Parmi les droits fondamentaux, la liberté de conscience. Comme les fiches le mettent nettement en perspective, la laïcité innerve les grands principes républicains obligeant par conséquent à s’interroger sur son lien avec l’école, sur son rapport avec la religion, sur son incidence sur la mixité, etc. Si l’on adopte un strict point de vue pédagogique, il importe toutefois de bien préciser qu’une fiche fondée sur image de référence, fût-elle parfaitement choisie, ne fait pas la séance à elle seule !

Pour un enseignant, aborder la question de la laïcité n’est envisageable qu’en définissant un protocole de travail qui justement tient à l’embranchement premier du principe même de laïcité : le respect d’autrui et de sa parole.

Par là même, une fiche peut très bien induire une situation de classe apparemment infructueuse puisque ne débouchant pas sur le strict développement de connaissances concernant la laïcité. Elle pourra néanmoins se révéler fructueuse à moyen terme dans la mesure où elle invitera a posteriori à réfléchir au protocole d’une réflexion collective aboutie.

Aussi, faut-il bien mesurer que la première défense et illustration de la laïcité demeure de l’ordre de la méthodologie du débat régulé en classe. Qu’est-ce que veut dire écouter l’autre ? Qu’a-t-on le droit de dire et de ne pas dire en classe ? Quelles sont les conditions pour exprimer ses idées dans un groupe ? On conviendra qu’il s’agit, à l’école élémentaire comme en collège, d’éléments de cadrage nécessaires qui ont évidemment tous à voir avec la laïcité sur lesquels les élèves sont justement censés réfléchir !

L’ouvrage n’a pas une fonction de prêt à l’emploi. De notre point de vue, il est davantage inducteur d’idée d’apprentissages. À ce titre, il gagnerait à être abordé tout à la fois personnellement et collectivement au sein d’une équipe éducative, en gardant en tête deux principes didactiques fondamentaux, l’obligation de définir les mots clefs des commentaires à partir d’un dictionnaire et la nécessité de partir d’une image, d’un article de presse, d’un extrait de la Charte ou autre afin de ne pas se laisser prendre au piège de la digression, plaie de plus en plus envahissante dans les classes, notamment de collège.

Image, dictionnaire, Charte, les trois piliers d’un enseignement à promouvoir sur le long terme.

Antony Soron, ESPE Paris

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Loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État. Version consolidée au 10 décembre 2015.

Télécharger le Livret de la laïcité (pdf, 31 pages).

Télécharger la Charte de la laïcité à l’école (pdf, 1 page).

• Abdennour Bidar, chargé de mission sur la laïcité au ministère de l’Éducation nationale, détaille en vidéo le contenu des 15 articles de la Charte de la laïcité à l’école.

• Ressources pédagogiques sur la laïcité sur le site Eduscol.

La laïcité en France, un parcours pédagogique proposé par Christophe Gracieux à partir de vidéos de l’INA.

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