La confiance à l’épreuve des rencontres parents-professeurs

La confiance à l’épreuve des rencontres parents professeurs

Quand on est professeur, on rencontre des gens, beaucoup. Des braves gens souvent, des parents d’élèves qui viennent avec leurs questions, leurs angoisses, leurs désirs d’avenir – pour la majorité d’entre eux. Le désir d’un avenir réussi pour leurs enfants.

Les rencontres entre parents (ou responsables légaux) et professeurs font partie du rituel scolaire, elles sont l’un des grands rendez-vous de l’année. Et c’est souvent lors de ces rencontres que la question de la confiance – question d’actualité semble-t-il – se pose avec le plus d’acuité : c’est à cette occasion que nous nous devons à la fois d’inspirer et de donner confiance.

 

Nommer les faits pour échapper à la subjectivité

Nous pouvons d’ailleurs gager que le parent qui va rentrer dans la pièce a déjà une petite idée de la confiance qu’il va – ou non – nous accorder. Posons la question simplement : d’où la défiance des familles à l’encontre d’un professeur peut-elle provenir ? Si défiance il y a, elle est généralement due à deux causes inégalement tangibles : soit l’élève a des mauvaises notes – ou se trouve en situation d’échec –, soit l’élève ne se sent pas reconnu – ce qui se traduit en langage élève par un lapidaire « Je suis mal vu », ou bien « Il ou elle peut pas me voir ! »

L’échec a ses raisons et il est souvent simple pour le professeur d’en pointer les raisons dans sa discipline. En français par exemple, l’orthographe n’est pas maîtrisée, le lexique est déficient, la syntaxe fautive ou répétitive, l’expression orale entravée par la timidité ou la peur du rejet… Les faits ont leur importance : nommés, ils permettent d’engager la discussion sur un terrain que la subjectivité n’envahit pas.

Le sentiment d’insécurité qu’un élève peut rencontrer dans nos cours a aussi ses raisons, dont souvent beaucoup nous échappent. Nous professeurs sommes évidemment des facteurs idéaux de projections inconscientes, des sortes de substituts maternels ou paternels passagers trop évidents, que les lapsus bien connus de « Maman » adressés à une dame, ou « Madame » à l’adresse d’un homme, révèlent de façon patente.

Gérer une classe de trente collégiens agrémentée de profils particuliers qui réclament un surcroît d’attention n’a rien d’évident et, si nous voulons admettre un peu de vie dans le déroulement d’un cours, nous commettons infailliblement, à un moment ou un autre, une maladresse que nous ne percevons pas (critique un peu vive d’un comportement, correction un peu trop lapidaire d’une participation maladroite). L’entretien avec les responsables de l’enfant peut être le moment de rectifier une telle erreur de communication.

Entendre ce que les mots ne disent pas

L’écoute a son importance : le parent, l’éducateur veut certes savoir mais il vient aussi dire… Un bon romancier pourrait tirer quelque chose de formidable d’une soirée de rencontres parents professeurs. Combien de drames humains, d’attentes, d’incompréhensions, de non-dits, d’espoirs, de reconnaissances, se jouent au cours de ces réunions ? Écouter, c’est se taire et parfois entendre ce que les mots ne disent pas. C’est aussi déjouer le piège que nous tendent parfois ces gens qui, venant avec leur enfant, attendent que nous exercions un peu d’autorité à leur place. Ou qui attendent que nous les confortions dans une autorité excessive. Ou qui encore aimeraient obtenir de notre part une complaisance lénifiante qui maintient l’élève à un stade infantile, qui ne l’autorise pas à progresser.

La confiance est affaire de relation et le fameux triangle de Karpman [1] menace en permanence les relations humaines et professionnelles, c’est à l’adulte de savoir en sortir en s’assumant simplement tel qu’il est : la confiance naît de l’authenticité des relations, il est donc difficile de la décréter mais on peut lui donner la chance d’exister, la favoriser.

Le moment des constats dépassé, vient celui de donner des pistes ou esquisses de solutions : on est évidemment souvent frappé par le poids des déterminismes familiaux. La reproduction, pour reprendre le titre de Bourdieu, existe : les enfants lecteurs viennent de famille cultivées, et on a l’éternelle surprise de constater que les problèmes orthographiques sont « héréditaires ». S’il est facile d’encourager la réussite de l’enfant, il peut être délicat d’inviter à dépasser des préjugés comme celui du caractère « héréditaire » de l’orthographe, ou d’amener à voir que le temps consacré aux jeux vidéos, aux émissions de téléréalité, aux interactions en ligne gagnerait à être contrôlé, encadré ou limité. Il faut parfois risquer de s’ingérer dans la culture familiale sans blesser. L’art de l’équilibriste en somme.

Les rencontres parents-professeurs :
l’occasion de dissiper les a priori

Il convient aussi parfois de risquer le conseil qui dérange : « Non, la dictée n’est pas la solution miracle, mais c’est un exercice qui peut vous rapprocher, s’il n’est pas ressenti comme une punition », « Pourquoi ne pas lire les mêmes livres que votre enfant ? », « Pourquoi ne pas lui lire les premières pages d’un classique à voix haute ? », « C’est peut-être le moment de ne plus surveiller ses devoirs et de lui faire confiance », ou l’inverse : « Elle (ou il) a peut-être besoin que vous vous intéressiez davantage à son travail. »

Il arrive aussi qu’il nous faille reconnaître notre incompétence pour remédier à tel ou tel problème. S’avouer incompétent ne consiste pour autant pas à renoncer, il faut parfois orienter vers un orthophoniste, un psychologue, inviter à consulter un psychomotricien, suggérer une rééducation de l’écriture – on verra à ce sujet l’excellent site de Célia Chénel et Caroline Maupin, Rééducation de l’écriture en Bretagne. L’échec scolaire a de multiples raisons qu’une collaboration d’adulte à adulte, entre parents et professeurs, peut aider à comprendre et parfois dépasser.

Le temps des rencontres parents professeurs doit avoir pour vertu de lever les doutes, les a priori. S’il est constitué en dialogue constructif, il sera l’un des facteurs de cette confiance nécessaire à toute forme d’épanouissement dans la relation éducative. Nous, en tant qu’enseignants, y jouons souvent sans le savoir l’avenir de notre relation avec la classe. Et j’invite les collègues à voir ce qui se dit dans l’œil d’un élève au lendemain d’une rencontre entre parents et responsables légaux, il saura tout de suite s’il a réussi son oral.

Stéphane Labbe

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[1] Stephen B. Karpman, Le Triangle dramatique, InterÉdition, 2017.

 

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