Le « grand oral », nouvelle épreuve reine du baccalauréat ?

La publication du rapport Mathiot le 24 janvier 2017 permet de progressivement lever le voile sur le profil du baccalauréat voulu par Jean-Michel Blanquer. Parmi les nouveautés envisagées, l’instauration d’un grand oral portant sur un couple de disciplines « majeures » enseignées en classe de terminale retient l’attention.

D’après les premières indications données, il apparaît proche des Travaux Personnels Encadrés (TPE) auxquels les élèves de première sont soumis en fin d’année scolaire. Cependant, le grand oral semble d’une part en renforcer les enjeux chiffrés – l’évaluation comptant pour 15 % de la note finale – et symboliques – trente minutes d’audition, devant un jury de trois personnes comprenant un professeur du lycée d’origine, un autre issu d’un lycée extérieur et un examinateur non-enseignant.

La continuité de la réforme du collège

En plaçant un grand oral comme finalité de la scolarité secondaire, le rapport Mathiot met en perspective la nécessité de valoriser les compétences des élèves en situation de communication. De ce point de vue, il ne fait qu’entériner l’importance accordée à ce champ de compétences transversal par les programmes du collège mis en œuvre sous le ministère de Najat Vallaud-Belkacem.

La continuité des préconisations légitimant un grand oral demeure tout aussi manifeste sur le plan des compétences d’ordre méthodologique. Le domaine 2 du socle commun de connaissances, de compétences et de culture, intitulé « Les méthodes et outils pour apprendre » se structure en effet selon des items nécessairement impliqués par la future épreuve finale du baccalauréat telle qu’elle a été prédéfinie dans le rapport :

– accès à l’information et à la documentation ;

– utilisation raisonnée des outils numériques ;

– conduite de projets individuels ou collectifs.

Une incitation à poursuivre les innovations pédagogiques ?

En admettant la faisabilité organisationnelle au sein des établissements scolaires de cette future épreuve reine du bac, il convient d’en définir les visées fondamentales. L’expérience des TPE demeure à ce titre très utile pour une prise de recul. Trois éléments doivent ainsi être mis en perspective :

– l’organisation d’une recherche;

– les bases scientifiques de la recherche;

– la préparation de la performance orale.

Ces trois éléments présupposent non seulement un encadrement et un calendrier rigoureux mais aussi et surtout une formation des élèves à ce type d’épreuve initiée dès le cycle 3. En conséquence, il importe, si le projet du grand oral est validé par le ministre de l’Éducation nationale, que ce dernier acte très clairement dans ses discours à venir la pertinence des réformes engagées au niveau du collège par son prédécesseur. Les EPI, à titre exemplaire, devant dès lors être considérés comme une étape fondamentale dans la préparation, non pas sur une année mais nécessairement sur la scolarité de l’élève, au grand oral sommatif préconisé.

Poser d’emblée les exigences de l’épreuve

Prendre la parole reste loin d’être évident pour un certain nombre d’élèves de lycée. En ce domaine, les recherches ne montrent-elles pas que certains d’entre-eux s’expriment oralement moins de trente minutes sur la durée de leur scolarité au collège ?

La difficulté de surmonter ce mutisme consolidé en habitude au fil des années se vérifie déjà, en classe de première lors la passation de l’épreuve orale du bac de français. Et, il n’y a pas de quoi en être surpris. Ce que déplorent les professeurs de langues vivantes, se retrouve peu ou prou dans toutes les matières. Dans une classe de plus de trente élèves en seconde, nombreux sont ceux qui ne parlent quasiment jamais. Or, tenir un discours argumenté et construit devant un jury « inconnu » – a fortiori pendant trente longues minutes – suppose un entraînement intense et régulier.

Il s’agit par conséquent dès le cycle 3 au moins de mettre les élèves en capacité d’exploiter les ressources expressives et créatives de la parole (domaine 1 du socle). Car, maîtriser les ressources de la voix, de la respiration, des gestes et du regard, est loin d’aller de soi pour tous. Il y a lieu par conséquent de poser le travail de l’oral comme une priorité. Ce qu’un certain nombre de professeurs ont d’ailleurs bien compris en proposant par exemple aux élèves de construire des exposés sous la forme de productions audio-visuelles. À plusieurs, les collégiens parviennent d’autant mieux à corriger leur façon de s’exprimer.

Toutefois, l’attention portée à l’axe communicationnel ne doit pas masquer d’autres exigences liées à la préparation du grand oral. En effet, la prestation de trente minutes a tout lieu de constituer le résultat d’une recherche et non simplement une mise en spectacle de la parole de l’élève. À ce niveau aussi, il y a, de fait, un gros travail préparatoire à engager. Comment nier que l’utilisation naturelle d’Internet a donné l’illusion à beaucoup d’élèves que la connaissance tenait à un simple « clic » ? Par là même, trop d’utilisateurs éprouvent des difficultés à séparer le grain de l’ivraie, prenant pour argent comptant, la première information trouvée.

Dans le cadre de la préparation du grand oral, il est très évident que les ressources offertes par la Toile seront prioritairement exploitées. Il faut donc renforcer l’éducation aux médias, et ce dès l’école élémentaire.

De ce point de vue, aussi, le grand oral ne doit pas être envisagé simplement comme un sésame concrétisé dans l’esprit de l’élève à l’orée de sa terminale. Pour qu’il fasse sens, il doit induire une plus grande cohésion des apprentissages entre le collège et le lycée.

Fonder sa pensée avant de la communiquer

Enfin, il convient de s’interroger sur la dimension scientifique de la recherche pluridisciplinaire mise à jour lors de l’épreuve orale. En effet, un exposé peut avoir de beaux atours et énoncer pourtant de lourdes contre-vérités. Or, l’époque est particulièrement perméable à la remise en question de faits acquis et démontrés. Combien d’élèves de terminale pensent aujourd’hui que la Terre est plate ? À observer des sondages récents, un nombre croissant d’adolescents souscrit sans ciller aux théories dites « complotistes ».

D’où, l’extrême vigilance que la communauté éducative doit avoir par rapport au maintien d’un enseignement scientifique fondé sur des démarches de recherche rigoureuses. Et c’est sans doute, sur ce point, que le ministre, s’il accrédite à terme le principe du grand oral, devra rassurer les enseignants. Considérer cette épreuve comme un moyen de développer la capacité d’un élève de s’exprimer de façon maîtrisée en s’adressant à un auditoire relève d’une intention louable et certainement fructueuse si l’on se place dans une logique « post-bac ». Néanmoins, il ne faudrait pas que le grand oral aboutisse à une coquille vide. À ce titre, un gros travail reste à mener dès le collège sur les « performances » orales accessibles sur Internet. Un mensonge bien énoncé ayant trop souvent plus d’attraits qu’une vérité formukée sous une forme moins réjouissante.

Il apparaît, par conséquent, que le grand oral, s’il doit voir le jour, ne doit pas se dessiner comme une épreuve uniquement symbolique. Son introduction dans le dispositif du baccalauréat implique que soit rigoureusement défini un parcours préparatoire susceptible de le rendre pleinement formateur pour tous les élèves, tant sur le plan de la communication, de la méthodologie que sur les bases scientifiques.

Antony Soron, ÉSPÉ, Paris

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De la réforme du bac à la réforme des disciplines par Pascal Caglar.

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