Gide, « Les Faux-Monnayeurs », la critique et l’histoire littéraire

André Gide par Félix Valloton

André Gide par Félix Valloton

L’inscription de l’œuvre de Gide au sein de la question « Lire, écrire, publier », nous rappelle que la vie de l’auteur qui enjambe le XIXe siècle pour asseoir sa réputation au XXe a accompagné l’essor de l’édition moderne.

Tandis que sa carrière progresse, c’est toute l’édition qui change et Gide joue plusieurs rôles à mesure que le siècle avance et que la discipline de la critique littéraire et universitaire se déploie. Il accompagne cette Histoire littéraire et, de plus, contribue à la façonner à travers ses activités au sein de la NRF, et comme écrivain, conscient de son image et influent. Pour mieux comprendre le parcours de Gide, il faut chercher à travers les différentes histoires littéraires la place qui lui est faite ainsi que les mots utilisés par la critique pour caractériser son évolution.

Voici donc un rapide panorama des rapports entre histoire littéraire, critique et Gide, son rapport à lui-même et aux autres à travers les pages de ses journaux et, enfin, le contrôle de son image à travers les représentations qui sont faites de l’écrivain.

I. Gide, la critique et l’histoire.
Quand
un écrivain accompagne la critique littéraire

1937 : Histoire illustrée de la littérature française des origines à 1930 »,
de Charles-Marc Des Granges (1861-1944)

Ce panorama des histoires de la littérature ayant accompagné Gide s’ouvre avec Charles-Marc Des Granges. Le critique offre la dernière nouveauté en matière d’édition, à savoir une Histoire illustrée de la littérature française ; nous sommes en 1937 et si Gide est déjà un auteur accompli c’est encore son image de jeune homme qui domine.

Gide et son temps, c’est le titre de la section qui lui est consacrée. Sur la page son portrait forme diptyque avec celui de Proust (pp. 908-909/1010), celui qui : « s’appliqua si minutieusement pendant une courte existence maladive, à la recherche du temps perdu, […] a donné le premier exemple d’un écrivain qui essaie de pénétrer dans un subconscient à la fois mystérieux et vrai ». Selon l’auteur, Proust influence Giraudoux, Morand, Maurois, Mauriac.

Quant à Gide,

« L’influence de Proust fut dépassée peut-être par celle d’André Gide, qui, disciple d’Oscar Wilde et de Nietzsche, fut le maître de l’amoralisme. Dans La Porte étroite, La Symphonie pastorale, Les Faux-Monnayeurs, etc., Gide représente la conscience actuelle dans ce qu’elle a de plus incertain et de plus inquiétant ; plus tard, on étudiera l’origine et le développement du gidisme entre 1890 et 1925, comme on l’a fait pour la mélancolie romantique. »

Les deux auteurs apparaissent en fin de volume, dans le chapitre intitulé « La littérature contemporaine » ; ce chapitre a été ajouté dans cette édition, la treizième. Après avoir suivi les symbolistes et s’être révèlé poète, voici Gide rattaché à une doctrine qui porterait son nom, le « gidisme ». Cette expression ne connaît pas de véritable postérité mais on distingue la force de l’influence qui doit se traduire par une dénomination propre à l’auteur. Nous ajouterons que la représentation imagée de Gide est celle de Jacques Émile Blanche (voir Images de Gide).

Charles-Marc Des Granges, s’il insiste sur l’amoralisme de l’auteur, ne semble pas voir là un élément fondamental de l’évolution littéraire.

1936 : « Histoire de la littérature française »,
d’Albert Thibaudet (1874-1936)

Albert Thibaudet est sans doute le fondateur de l’école critique française et publie à la Librairie Stock son Histoire de la littérature française de 1789 à nos jours. Histoire posthume dont l’édition est assurée par quelques auteurs dont Léon Bopp et Jean Paulhan qui choisissent la version la plus aboutie parmi les multiples réécritures. Le titre montre bien qu’il s’agit là d’une histoire de la littérature moderne et, même si l’auteur est présenté par ses préfaciers comme « citoyen, bourgeois, badaud de la République des lettres »,

« L’Immoraliste écrase sous un titre nietzschéen l’analyse d’un cas personnel qui mériterait mieux un nom flottant entre égoïsme et égotisme. »

Thibaudet voit chez Gide l’écriture du journal comme acte fondateur de sa littérature :

« Les Nourritures deviennent aussi une sorte de carnet ou de journal de l’immoraliste, comme Gide écrira plus tard le Journal des Faux-Monnayeurs. Nous voilà au nœud même du roman journal. »

 

Thibaudet, formé à l’école des humanités et de la dissertation, formule un jugement qui pourrait bien servir de base à une réflexion écrite. À propos des Faux-Monnayeurs il déclare :

« À cette construction centrale s’accolèrent des récits, des figures, des portraits des événements tirés plus librement d’une réalité et d’une autobiographie transposées, des dialogues, des morceaux de journal, ce qui donna un ensemble singulièrement intelligent, mais presque exclusivement intelligent, ce qui n’est évidemment pas la qualité la plus nécessaire d’un roman. »

 

Avec Thibaudet, trois idées importantes sur l’œuvre de Gide émergent :

• L’intrication de l’œuvre de fiction et du journal commencée avec Les Cahiers d’André Welter.

• La volonté de créer des mythes littéraires, ce qu’il réussit dans un premier temps avec le personnage de Lafcadio (Les Caves du Vatican) mais qu’il interrompt ici en refusant de reprendre celui-ci pour héros.

• La gidisation des esprits, pour suivre les termes de Thibaudet. Nous relevons qu’à l’instar de Charles-Marc Des Granges il construit un néologisme sensé prouver la modernité de Gide :

« La génération de 1914 a proustisé en ce sens qu’elle s’est mise à l’école de la psychologie de Proust mais nullement en ce sens qu’elle aurait vécu à la manière des personnages de Proust […]. Au contraire elle a gidisé en ce sens que c’est bien en avant qu’est lancé le personnage de Lafcadio. Lafacadio, l’aventurier de l’acte gratuit, est un aventurier bourgeois, cosmopolite, né dans l’argent et pour qui c’est une chance ou une carrière, d’être enfant naturel» (p. 537).

Chez Thibaudet, Gide est installé au faîte de sa renommée, il est celui qui a réussi et a instauré un roman décisif pour une génération en ce qu’elle pourra s’identifier à ses héros, ceux des Caves du Vatican et des Faux-monnayeurs.

À écouter : Les Faux-Monnayeurs vus par Thibaudet. On y découvre un Gide épris de faits divers :

 

Nota bene

Gide, amateur de « faits divers », publie dans sa propre collection créée chez Gallimard L’Affaire Redureau et La Séquestrée de Poitiers. Bien que Louis Martin-Chauffier se soit, selon le souhait d’André Gide, engagé à proposer dix titres par an par contrat du 20 avril 1931, cette collection ne réunira jamais que trois titres. Elle est ainsi définie dans sa déclaration d’intention :

« Cette collection n’est point un recueil de “Causes célèbres”, mais d’“affaires” non nécessairement criminelles, dont les motifs restent mystérieux, échappent aux règles de la psychologie traditionnelle et déconcertent la justice humaine. Les connaissances actuelles de la psychologie laissent sur la carte de l’âme humaine bien des régions inexplorées ; cette collection a pour but d’attirer sur celles-ci, les regards et d’aider à entrevoir ce que l’on commence seulement à soupçonner. »

 

On comparera cette analyse avec celle de Maurice Bruézière dans son Histoire descriptive de la littérature contemporaine (Berger-Levrault, 1970) :

1947 : « Du symbolisme à nos jours »,
d’Henri Clouard (1889-1974)

Dix ans après Des Granges et Thibaudet, c’est au tour d’Henri Clouard de tenter de cerner la littérature du siècle précédent aussi bien que de celui qui court : Du symbolisme à nos jours (Albin Michel,1947) évoque en deux tomes les principaux auteurs et les principales œuvres de la littérature nationale. Il faut signaler qu’Henri Clouard, engagé à droite (Maurras, Barrès) eut une influence certaine sur les travaux de la jeune NRF ; dans son travail il garde une distance critique qui révèle avant tout de très grandes capacités de lecteur. En 1947 la notoriété de Gide est telle qu’il ne peut être contesté sur sa reconnaissance comme écrivain, Henri Clouard évoque en deux temps (au gré des deux tomes) les personnalités successives de Gide.

Dans le premier tome, Clouard évoque le Gide issu du symbolisme en débutant, comme de nombreux critiques du milieu du siècle par ses origines : Cévenol huguenot et catholique romain de Rouen, il « grandit obscurément replié sur son inconscient ». Mère possessive et abusive, voici un jeune homme au caractère contrasté : « il eut l’adolescence sans cesse rougissante. » Gide sera donc, dans un premier temps, le personnage littéraire de la contradiction, toujours « en déséquilibre », « écartelé » et le critique peut se montrer volontiers ironique : son œuvre ?

« Il s’agit toujours de “pauvres petites âmes” désorientées ».

Une nuance néanmoins :

« Cependant il ne faut pas le croire lorsqu’il dit qu’il n’a jamais voulu écrire que des œuvres d’art, il naquit essentiellement artiste, c’est-à-dire que sa vraie émotion est une émotion au second degré. Il sent davantage les douleurs d’autrui que les siennes propres. »

Et encore :

« L’incompatibilité entre le plongeon dans la vie réelle et le guet de la vigilance critique. Tel fut son drame central. Il y a dans son œuvre un personnage qui lui ressemble comme un frère, c’est l’Édouard des Faux-Monnayeurs : la tentative et la réalisation le déchirent, il conçoit une chose et en fait une autre, il n’est pas le même dans sa personne intime et dans son activité extérieure, pas le même non plus dans son corps et dans son esprit ; et, bien entendu, il se débat à travers tout cela. Ce dédoublement des mieux doués des hommes – un moi agissant, l’autre le regardant agir et le jugeant – est le lot ordinaire des protestants. Il gêne, il paralyse, il peut torturer. »

Le critique est, pour l’instant distant et ironique, à propos des nourritures terrestre : « tableau un peu comique aussi, malgré lui, où ce conquérant, ce centaure ne s’offre guère que des clairs de lune et des parfums de fleurs ». Il en reconnaît néanmoins la portée littéraire :

« Il arrive que la poésie s’y engouffre, et le livre devient alors un monde de sensations merveilleusement choisies, un supplément aux Mille et Une nuits, un conte persan inédit. »

Henri Clouard revient longuement sur Gide dans le deuxième tome de son Histoire de la littérature (1915-1940). Dans la section intitulée « Art et psychologie de profondeur et de mystère », on retrouve Valéry, Gide, Larbaud, Alain-Fournier, Colette aussi bien que Proust.

Le critique change de ton ; moins paternaliste que dans le premier tome, il construit cette fois une analyse de l’œuvre de Gide en plusieurs points. Il met en avant d’abord la morale de Gide, ni im- ni a-morale, elle est morale en ce sens qu’elle place au centre l’acte gratuit depuis Les Caves du Vatican ; la liberté compte avant tout et il faut donc s’affranchir des contraintes sociales en premier lieu comme les cérémonies (le mariage).

Insaisissable et compliqué, Gide se méfie de sa propre conscience. De la même manière Gide est un parangon de la critique ; mémoire et journal, il ne cesse de multiplier les allers-retours entre critique de soi et des autres, il revient sur son travail ; c’est un classique dans ses choix d’écriture, il faut s’affranchir des règles certes, mais en en créant d’autres. De plus il s’intéresse à l’inconscient d’où l’investigation permanente dans la psychologie de ses personnages.

Il rappelle également, fait beaucoup moins connu, que Gide hésitait pour une carrière alternative dans les sciences naturelles et que l’on découvre chez lui un côté entomologiste : « Gide écrivain en garde l’observation patiente et minutieuse, le besoin de références exactes, un scrupule méticuleux dans les détails privilégiés », même s’il est, reconnaît-il, parfois pénible dans ses hésitations.

 

II. Le bilan de l’après-guerre

1959 : « Métamorphose de la littérature »,
de Pierre de Boisdeffre (1926-2002) – une première postérité

En 1959 Pierre de Boisdeffre représente l’une des valeurs les plus sûres de la critique avec Métamorphose de la littérature  qui reçoit en 1950 le grand prix de la critique. L’approche des textes n’est toujours pas fondée sur une analyse scientifique, mais l’auteur, dirige par ailleurs la collection « Classiques du XXe siècle » chez Hatier et se révèle l’un des meilleurs connaisseurs de la littérature de son époque.

Dans son Histoire vivante de la Littérature française vient le temps du bilan pour Gide. Le jugement sur l’homme et son attitude au moment de la guerre est nuancé :

« Gide est par essence prudent et – si l’on peut lire entre les lignes, louvoyant. Il récuse la défense gratuite d’une civilisation en laquelle il ne croit guère. Il se retrouve néanmoins coincé. Il ne veut pas abandonner la NRF fût-elle dirigée par Drieu la Rochelle, cependant il est attaqué par Vichy pour immoralisme et se réfugie en Afrique du nord : de retour en France il ne devait pas tarder à reprendre sa place, et à siéger au milieu de l’amphithéâtre littéraire – non plus au centre mais au plafond. »

Ce chapitre intitulé « Les hésitations d’André Gide » est complété par « Sérénité d’André Gide » qui présente les choses sous un nouvel angle, non seulement en rupture avec le précédent, notamment par le retour de Gide à son personnage :

« Paris revit, dès 1946, le curieux masque asiatique d’André Gide et la célèbre cape jetée sur les hautes épaules nonchalantes. »

« C’est le premier écrivain français vivant qui va ainsi vers son prix Nobel. »

C’est donc l’heure du bilan :

« Que lègue la littérature de l’entre-deux guerres à la littérature d’aujourd’hui ? D’abord les grands massifs littéraire dont Proust, Claudel, Gide, Valéry, Alain, Romain Rolland, avaient jeté les bases au début du siècle mais qui n’ont pris qu’avec le temps toute leur signification. »

 

1976 : « Panorama de la nouvelle littérature française »,
de Gaëtan Picon (1915-1976)

Ce critique est l’un des principaux de la seconde moitié du XXe siècle ; dans son Panorama de la nouvelle littérature française, publié chez Gallimard avant d’être repris dans la collection « TEL », il établit un parallèle entre Gide et Valéry. Pour cela il se fonde sur la chronologie de la littérature d’essai : voici deux auteurs qui ont réfléchi à la littérature et au monde dans deux œuvres qui « ont exercé sur la littérature française une dictature d’égale durée ».

Le choix de ce vocabulaire souligne en tout cas la volonté de s’en affranchir : La Soirée avec Monsieur Teste précède d’un an (1896) Les Nourritures terrestres (1897). Il complète « mais celle de Gide fut plus profonde encore et plus décisive ». L’ami le plus admiré (dixit Gide) se voit ainsi dépassé, pourquoi ? Parce que lui-même aboutit plus souvent à l’œuvre accomplie selon le critique. À Paul Valéry l’immensité des possibles et du pouvoir créateur, à Gide l’accomplissement que représente la réussite de l’œuvre, d’où une saveur pour lui, une jouissance liée à la réussite même de cette œuvre. Tandis que Valéry demeure en retrait, dans une sorte d’ascèse, Gide accomplit son œuvre avec gourmandise.

« Bien plus qu’un artiste : un justificateur. Nous lui devons l’exemple d’une libération morale sans laquelle la littérature ne serait pas ce qu’elle est. » Ainsi, « Il s’agit donc de profiter de tout ce que la vie nous offre sans restriction mais sans céder au vertige hédoniste. On devient un homme en tendant sans cesse vers la recherche et le progrès, sans se référer au secours de dieu. »

Gide est présent dès la préface à la première édition (1949) ; dans l’édition de 1976 qui fixe une fois pour toute le texte critique, il apparaît dans le chapitre initial consacré aux « derniers classiques », on pourra objecter qu’il s’agit là avant tout d’une question de recul… :

« Quant à la postérité littéraire ou morale de Gide, elle n’est pas facile à discerner […] sous les mêmes mots nous ne pensons pas les mêmes choses. Décidément, ils sont derrière nous : nos derniers classiques- les derniers témoins d’une race en voie de disparition. »

Si Gaëtan Picon réduit l’influence de Gide sur la littérature à venir ce n’est pas tant en raison de son effacement qu’en raison de l’effacement progressif de l’écrivain dans la vie morale de la société.

On notera que Gide appartient désormais à une génération ce que confirme Maurice Nadeau dans Le Roman français depuis la guerre (Gallimard, 1970 ; Le passeur, 1992).

 

III. Un retour en postérité

1982 : « Tableau de la vie littéraire en France », de Jacques Brenner

Jacques Brenner n’est pas à proprement parler un historien de la littérature ; il est à la fois critique et passionné d’exactitude. Chacun des événements de l’année littéraire retient son attention et en 1982 ils donnent lieu à ce Tableau de la littérature en France d’avant-guerre à nos jours (Luneau-Ascot, 1982). Gide reste un personnage essentiel des lettres, mais ce professionnel de l’édition qu’est Brenner – il a dirigé une revue entre autre – ne se limite pas aux poses et aux postures ; il analyse le travail réel de Gide.

C’est à travers le prisme de l’édition qu’il le saisit le mieux. Grâce à lui, nous retrouvons le Gide de la NRF et de la « Pléiade » au sens où celui-ci travailla au corps Gaston Gallimard pendant deux ans afin que ce dernier rachète la collection lancée par André Schiffrin et lui en confie la direction jusqu’à son départ forcé pour les États-Unis. Il s’agit de vie littéraire et du rôle que joua Gide dans tout cela.

 

2001 : « Histoire de la littérature du XXe siècle.
Ou les repentirs de la littérature », de
Mireille Calle-Gruber

Enfin, Mireille Calle-Gruber dans son Histoire de la littérature du XXe siècle, chez Honoré Champion fait un point rétrospectif : s’appuyant sur la question Que peut la littérature posée dans un colloque en 1964, elle fait le tour des évolutions de celle-ci (notamment éditer, publier, médiatiser (pp.58-84), et des retours sur soi qu’elle a initiée durant le siècle.

Posant la question du pouvoir et de l’impouvoir de la confrontation entre un pouvoir infini et une puissance mesurée au sein des œuvres, elle y voit la source d’un certain nombre de tentatives du XXe siècle :

« Celle par exemple de Gide à la recherche d’une forme pour le récit du “faux-monnayeur” ou de“l’immoraliste”, ou celle de Bernanos déconstructeur des discours de l’imposture et du bien-pensant ; ou encore celle de Julien Gracq convoquant la magique dé-réalité d’un Pays-Fable poétique, d’une Forme-Texte de ville » (p. 21).

Elle rend justice à Gide sur plusieurs points qui vont dans ce même sens d’une réécriture de ce qui peut être imposture. Elle signale donc sa critique du colonialisme et du communisme, les nouveaux mythes construits à partir de figures existantes mais aux accents peut-être un peu trop moraliste (Prométhée, Thésée, etc.). Gide, on n’y prend pas garde, démythifie bien plus qu’il n’attaque ou ne provoque.

Elle rappelle le rôle qu’a tenu Gide dans l’innovation littéraire de ce siècle, comme inventeur de forme (et dieu sait si celle-ci constitue un marqueur de la modernité) :

« Exemplaire non moins de la perversité dynamique des miroirs, l’écriture d’André Gide (1869-1951) invente le procès de la “mise en abyme”. Empruntée à l’artifice pictural (Van Eyck, Les Arnolfini, ou Vélasquez) et à la technique du “blason” qui consiste, dans le premier, à en mettre un second « en abyme »,, cette construction textuelle a pour principe de placer le miroir non plus à l’extérieur mais à l’intérieur de l’œuvre. Elle provoque ainsi un effet d’autoréflexion qui diversifie les niveaux de la narration, et un effet de fragmentation fort dérangeante par quoi c’est la partie qui contient le tout. Gide, dès 1893, expose le procédé dans son journal : “J’aime assez qu’en une œuvre d’art on retrouve […] transposé à l’échelle  des personnages le sujet même de cette œuvre.Les Faux-Monnayeurs (1926) en est l’aboutissement : le livre se présente comme un roman du roman ; à l’intérieur du récit signé Gide, le personnage d’Édouard écrit un roman intitulé « Les Faux-Monnayeurs », lequel commente et contre le fonctionnement du récit-contenant » (p. 31).

Elle rappelle également son rôle dans la création de la « NRF et le complexe d’énergies créatrices et éditoriales qu’elle met en œuvre ont une incidence décisive dans la mesure où les interventions sont à la fois d’ordre littéraire et politique ».

Enfin elle rapproche Gide Proust et Céline au titre de leur singularité :

« lesquels font œuvre de moraliste mais avec, en premier plan, un soin du style et du travail de la langue qui confère à leurs livres une dimension nouvelle. Gide ne déconstruit la morale bourgeoise qu’en déconstruisant les discours par le réglage d’une théâtralisation du récit et de ses niveaux d’énonciation » (p.92).

 

Gide, on le voit, accompagne l’essor de la critique historique et universitaire de deux manières, d’une part comme objet, c’est un écrivain central de la modernité littéraire telle qu’elle est en train de s’instituer sur l’ensemble du siècle. Mais il est aussi celui qui pose des questions de fond dans le rapport à l’œuvre.

Gide, en s’affranchissant de la morale – non sans réflexion ni combat –, devient également l’écrivain qui ouvre une nouvelle voie à la littérature. Il ne parvient peut-être pas à accomplir une révolution romanesque sur le plan formel – du moins pas telle que celle du Nouveau roman  – mais il participe à la remise en question du modèle romanesque comme ont pu le développer Zola, Martin du Gard ou Duhamel.

Frédéric Palierne

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