Un atelier d’écriture littéraire numérique avec une classe d’hypokhâgne

Un atelier d'écriture littéraire numérique avec une classe d'hypokhâgneIl peut paraître étonnant de s’engager dans un atelier d’écriture avec une classe d’hypokhâgne. On y privilégie en effet traditionnellement les genres académiques de la dissertation et de l’explication de texte.

Cependant, le public que nous accueillons au lycée Chaptal se caractérise d’abord par son ouverture d’esprit, sa curiosité tous azimuts et son enthousiasme juvénile. S’il fallait dresser le portrait type de cet hypokhâgneux moderne, on n’évoquerait certainement pas ses genoux difformes. On constaterait qu’il a une tête bien faite, qu’il s’intéresse au monde ancien autant qu’à l’actualité d’ici et d’ailleurs, qu’il aime autant analyser que créer.

Loin d’être le poète nébuleux que certains se plaisent à moquer, l’hypokhâgneux a du bon sens et les pieds sur terre, il sait qu’il faut travailler pour vivre (et non pas vivre pour travailler), il est courageux, rigoureux et docile : c’est-à-dire qu’il croit en l’utilité de ses enseignants.

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Concevoir un projet commun

Si donc il faut définir le service que nous devons à ce public exceptionnel, il ne suffit certainement pas d’énoncer une formule du genre : « Nous préparons au concours tel qu’il est défini par les ÉNS. » Ce n’est cependant pas ici le lieu de développer l’ensemble des savoirs, savoir-être et compétences dont nous prenons la charge pendant les deux ou trois années de formation en CPGÉ littéraire.

Mes années d’enseignement en classe préparatoire m’ont d’abord appris à m’appuyer sur les savoirs déjà constitués par les élèves, elles m’ont révélé à quel point ce que j’avais à leur transmettre était enrichi de l’écoute attentive de ce qu’eux-mêmes ont le désir de partager, des questions qu’ils sont amenés à se poser.

Il m’a donc semblé que travailler avec une classe sur un projet commun, forte de mon expertise mais aussi consciente de la richesse du groupe qui m’était confié, méritait l’expérience.

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Un atelier d’écriture littéraire numérique

Je me suis ainsi décidée à mettre en place un atelier d’écriture littéraire numérique.

Chacun des termes mérite une explication :

Pourquoi un atelier ? parce que dans le cadre d’une formation, c’est plus le travail, le « process » qui importe que l’œuvre achevée ; parce qu’aussi, un atelier est un lieu de partage, un lieu dont les participants progressent en observant tout autant l’enseignant que les autres élèves.

Pourquoi « écriture littéraire » ? parce que le lien avec le cours « académique » est essentiel, c’est la lecture d’œuvres littéraires qui nourrit l’atelier, l’étude des textes fait surgir des questions d’ordre formel tout autant que des enjeux intellectuels et humains. Inversement, le travail d’écriture permet de lire avec plus d’acuité les œuvres des auteurs que nous étudions

Pourquoi numérique ? parce que là encore, la question est celle du processus et que l’œuvre réalisée avec les élèves est perfectible, modifiable mais aussi accompagnée de sa « feuille de route », le blog sur lequel les élèves peuvent intervenir ; parce que par ailleurs l’espace numérique favorise le travail collaboratif aussi bien lorsqu’on rédige les documents de travail (compte rendus) que pour l’œuvre que nous envisageons ici d’obtenir.

Ces principes étant posés, je me suis imposé quelques règles complémentaires :

veiller à la faisabilité : modérer les ambitions car les élèves ont déjà une importante charge de travail ;

• concevoir un projet qui permette à chaque intervenant de préserver son style, son identité littéraire, tout en se pliant à la logique de l’œuvre collaborative.

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Réalisation d’une série de portraits littéraires

Rien n’interdit dans le cadre d’un atelier de reprendre des modèles d’activité élaborés par d’autres. Cependant, je crois intéressant de confronter les élèves à l’ensemble de la démarche créative, depuis la conception, la gestation, jusqu’à la réalisation.

Comment faire surgir une idée ? Il y aurait beaucoup à écrire sur cette question. Il me semble que l’essentiel est d’être disponible, aware. Il faut écouter, regarder, lire, sans idée préconçue. C’est parfois un détail qui attire l’attention et que l’on se met à creuser, c’est parfois une image qui s’impose. Parfois encore on fonctionne par analogie, on établit des rapprochements fortuits. En l’occurrence, c’est la lecture d’un roman dont je n’aurais pas spécialement recommandé la lecture à mes élèves qui a fourni le point de départ de l’atelier.

Dans Mr Gwyn, Alessandro Baricco présente un personnage de romancier qui décide d’arrêter de publier. Au cours d’une promenade, il entre dans une galerie et s’arrête devant un tableau. Surgit alors l’idée de gagner sa vie en rédigeant le portrait de ses modèles contre rémunération. Il met en place un protocole : le sujet devra poser nu et silencieux durant de longues semaines, qui permettront au romancier de rédiger leur histoire (il ne s’agira pas d’une description). Le roman Mr Gwyn, d’une certaine manière avorte mais l’idée m’a semblé stimulante. Je l’ai couplée avec la célèbre pratique des portraits en série qu’on a l’habitude d’associer à Andy Warhol.

Le travail de l’atelier pouvait consister à réaliser une série de portraits du même modèle, à partir des mêmes informations. Cela permettrait bien évidemment de travailler sur le point de vue ainsi que sur le lien qui s’établit entre le portraitiste et son modèle.

Il est inutile d’expliquer ici que l’on peut capitaliser les connaissances des élèves concernant l’art du portrait littéraire. Rien de plus facile par ailleurs de construire un groupement de textes composé de différents portraits afin de mettre en évidence les caractéristiques du genre (unité et cohérence, encadrement et autonomie, point de vue, structure, description/ narration, dimension épidictique…) S’agissant de mes élèves, ils travaillaient au premier semestre sur cinq romans de Balzac qui regorgent de portraits…

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Cadrage

La première étape a consisté à établir le protocole de pose : pas question de demander à quelqu’un de poser nu durant un mois… Cela a nécessité plusieurs séances de cadrage, séances permettant de clarifier le type d’informations dont on avait besoin, la manière de les faire se révéler et les limites à ne pas outrepasser pour respecter la personne qui aurait l’obligeance de se prêter à l’expérience (on pourra se référer au blog de l’atelier pour les détails concernant le protocole : page d’accueil de polytropiques.fr).

Le modèle qui a accepté de jouer le jeu n’était pas choisi au hasard, je devais trouver une perle rare, un personnage aux multiples facettes, réunissant de nombreuses qualités dont celle de savoir « se mettre en scène » et maîtriser son image. J’avais bien conscience des possibles dérapages malheureux. Je renouvelle ici mes remerciements à Jean-Marc Rodrigues qui a su à la fois livrer de lui-même et garder ses secrets…

La séance de pose de deux heures a été un moment essentiel. Elle a été immédiatement suivie d’un temps de prise de notes. Il avait été décidé de ne pas en prendre pendant la séance pour ne pas parasiter l’observation. Il avait été aussi décidé de ne pas photographier le modèle pour ne pas figer la description physique. La petite caricature que nous avons préservée a été spontanément dessinée par Jean-Marc Rodrigues qui disposait d’un tableau blanc.

Dernière décision arbitraire et discutable : ne pas rassembler les différentes prises de notes dans un document collaboratif, nous avons en effet considéré que la manière d’observer de chacun engageait déjà le portrait.

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Quelle forme pour quel objectif ?

Lors de l’étape suivante la collaboration s’est avérée fondamentale. Les participants devaient définir la forme que prendrait leur portrait. Certains avaient des idées précises (une page de recherche sur Google, un journal intime, un pastiche de la page « Portrait » de Libération…) d’autres des projets vagues, parfois très scolaires (portrait physique/portrait moral).

La discussion, l’analyse des propositions, le brain storming ont été à ce stade essentiels. C’est là aussi que j’ai dû jouer mon rôle : je n’ai pas laissé écrire les élèves qui n’avaient pas clarifié leur projet. Quelle forme pour quel objectif ? Des échanges de mail ont parfois été nécessaires pour aider certains à dégager ce qui pouvait faire une forme-sens.

Il faut enfin soutenir ceux qui, comme le sculpteur Steinbock de La Cousine Bette, pensent, rêvent, conçoivent, mais ont bien du mal à produire. Je regrette par exemple qu’en dépit de mes incitations et des indications que j’ai fournies, l’une de mes élèves qui voulait centrer son portrait sur les mains de Jean-Marc Rodrigues, parce qu’elle avait vu une exposition de photos de mains, n’ait pas mené à bien son projet.

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Un effet kaléidoscopique

Une fois que chacun eut défini ses propres contraintes, j’ai veillé aux cahiers des charges, ou pour le dire autrement, au fait que le portraitiste n’oubliait pas en cours de route les règles qu’il s’était lui-même imposé et qui assurent la cohérence de chaque texte. Pour donner un exemple concret, l’élève qui avait choisi d’insister sur l’idée d’expérience de laboratoire en assimilant Jean-Marc Rodrigues à une souris cobaye, sans doute par une sorte de gêne respectueuse, a eu du mal à respecter son initiative pourtant fort bien pensée vu la circonstance. Elle aurait même pu renforcer la critique du projet et, à vrai dire, j’ai été étonnée qu’il n’y ait pas de remise en cause plus virulente…

Les relectures des textes des uns par les autres ont permis d’affiner tel ou tel élément stylistique (comparaison peu probante, expression mal venue ou inopportune, changement inattendu de tonalité…) et de corriger la majorité des fautes d’orthographe. J’espère n’avoir rien laissé passer lors de ma dernière relecture ! Le résultat me semble satisfaisant : https://sites.google.com/site/polytropiques/dispositifs/portraits-de-jmr

La série produit un effet kaléidoscopique : on voit réapparaître tel ou tel détail observé lors de la séance de pose, surgir un élément nouveau, et on construit peu à peu le personnage en même temps que l’on perçoit combien chacun des participants a été sensible à cette étrange expérience de rencontre humaine. Les textes sont de genre et de tonalité très différents. Certains rédacteurs restent extrêmement discrets, d’autres interviennent plus directement au point qu’on pourrait à partir de là débuter un cours sur le biographique et la manière dont le biographe s’empare de son personnage.

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La littérature comme puzzle

La mise en forme numérique a l’avantage de permettre une réflexion sur la littérature comme puzzle, les informations se croisent, se recoupent et jouent les unes par rapport aux autres (voir la préface de La Vie mode d’emploi de Georges Perec).

Enfin, la décision de fonctionner sur un mode aléatoire (on clique sur les images sans savoir quel texte on va lire) ouvre des perspectives que nous n’avons pas fini d’explorer. L’œuvre apparaît à la fois comme achevée (nombre limité de textes terminés) et ouverte : le lecteur n’est pas obligé de tout lire et le nombre de combinaisons de lecture est suffisamment important pour qu’il soit considéré comme infini.

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Un enseignant n’est jamais simplement un répétiteur

En guise de conclusion, je me permettrais ici un acte quasi militant : si le rôle de l’école est bien entendu de transmettre un héritage intellectuel et des valeurs qu’il faut aujourd’hui particulièrement défendre, il est aussi de stimuler les capacités d’innovation et de création.

Notre public en classe préparatoire se destine à diverses professions qui exigent ces qualités. Parmi ces professions, les carrières de l’enseignement. Un enseignant n’est jamais simplement un répétiteur, il crée ses cours et ses séquences comme on crée une œuvre, il porte des projets auxquels il fait participer ses élèves.

Un enseignant est donc un créateur. Il faut l’écrire et le dire à ceux qui se font une fausse idée de notre beau métier.

Isabelle Mimouni,
professeur au lycée Chaptal de Paris

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