« Mon traître » et « Retour à Killybegs », de Pierre Alary, d’après Sorj Chalandon

 

 

 

 

 

 

 

Une histoire sombre et belle d’Irlande du Nord

« Mais voilà. C’était comme ça. J’étais rentré
dans la beauté terrible et c’était sans retour.
»
Sorj Chalandon, Mon traître, p. 84.

Autour des deux albums Mon traître et Retour à Killybegs, de Pierre Alary,
d’après les deux romans éponymes de Sorj Chalandon, Rue de Sèvres, 2018.

La question nord-irlandaise se rappelle malheureusement à nous ces temps-ci. Le difficile règlement du Brexit ravive la question nationale entre Irlandais et Britanniques. Il oblige à penser une possible réinstallation de la frontière physique entre les deux Irlande, la République d’Irlande (Eire) et l’Irlande du Nord (Ulster), territoire britannique dans lesquels les unionistes (protestants et « loyalistes » à la Couronne) et les républicains (catholiques) se déchirent encore.

Pourtant, le conflit armé qui a fait plus de 3 000 morts en Irlande mais également en Grande-Bretagne, avait trouvé une issue politique en 1994-1996.

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« Amanda », de Mikhaël Hers

Mikhaël Hers aime Paris. Terrain de jeu de son adolescence, la capitale est devenue le territoire quasi exclusif de sa cinématographie. Et, comme chez Éric Rohmer, on y arpente les rues, on fréquente ses cafés et ses parcs.

Son jeune cinéma traite du passage à l’âge adulte, de la crainte de l’avenir, des premiers renoncements et du deuil. C’est précisément ce dernier thème, abordé dans son précédent long-métrage Ce sentiment de l’été en 2015, qu’il décide de remettre sur le métier à l’heure du projet d’Amanda. Avec, cette fois, un parti pris moins rétrospectif, plus en prise avec l’actualité récente.

En scrutant le Paris d’aujourd’hui, Mikhaël Hers cherche à capter la violence de l’époque, que les attentats islamistes de novembre 2015 cristallisent à ses yeux. Jugeant toutefois la reconstitution difficile, il décide, avec sa scénariste Maud Ameline, de s’appuyer sur les ressorts de la fiction et d’ « inventer » un attentat aux abords de la capitale, dans un espace vert un peu indéfini (le Bois de Vincennes). Ce choix lui permet de garder une liberté, une distance abstraite face aux circonstances réelles du drame d’alors, et par là d’universaliser son propos.

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« Dans le faisceau des vivants », de Valérie Zenatti

Enfants d’Appelfeld

Dans un taxi qui la conduit à Jérusalem en ce mois de janvier 2017, Valérie Zenatti se voit corrigée par un chauffeur de taxi. Pour parler de Aharon Appelfeld qui vient de mourir, elle emploie le présent, au lieu de l’imparfait.

Le chauffeur n’est pas grammairien mais sa logique (et son obstination) sont imparables. Enfin presque : Dans le faisceau des vivants, écrit un an après la disparition du romancier israélien, montre un homme au présent.

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Insurrection populaire et littérature : apprendre avec Flaubert, Zola, Hugo

Delacroix, « La Liberté guidant le peuple » © Musée du Louvre

L’actualité rend souvent curieux de jeter des ponts avec le passé, et l’éducation par vocation est invitation à sortir des bornes du présent pour engager un dialogue avec des époques plus anciennes.

Si la littérature française a été pour le XXe siècle plus attirée par les guerres et conflits majeurs (guerre d’Espagne, guerres d’indépendance, histoire des communismes) que par les insurrections et mouvements populaires nationaux, laissant au cinéma le soin d’aborder le Front populaire (La vie est à nous, de Jean Renoir ; La Belle Équipe, de Julien Duvivier) ou Mai 68 (La Chinoise, de Jean-Luc Godard ; L’An 01, de Jacques Doillon), les plus grands auteurs du XIXe siècle n’ont pas manqué d’évoquer et étudier les soubresauts de l’histoire de leur siècle : révolution de 1830, journées de 1832, insurrection des Canuts (1834), révolution de 1848, Commune de Paris de 1871 : Chateaubriand, Flaubert, Hugo, Zola, Vallès ont tous laissé des textes bien connus des professeurs de français et utiles à rappeler.

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« Un peuple et son roi », de Pierre Schoeller

Le troisième film de Pierre Schoeller peut absolument intéresser des enseignants, que cela soit dans le cadre d’un cours de lettres comme dans celui d’un cours d’histoire.

Le film se situe entre la prise de la Bastille et la décapitation de Louis XVI et ces balises sont précisément représentées dans le film de façon à constituer précisément un début et une conclusion.

C’est ce qui guide le récit : comment est-on passé de la prise de la Bastille à la mort du roi ? Quand cette mort est-elle devenue nécessaire ? Pour qui ? Selon quels principes, avec quelle philosophie ?

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« Enfants de Paris 1939-1945 », de Philippe Apeloig

Un enfant du paradis

Entre Paris et paradis il n’y a qu’une syllabe de différence, et si on lit les pages que Philippe Apeloig consacre à l’histoire de sa famille, en ouverture de Enfants de Paris 1939-1945, on comprend pourquoi Schmil Rozenberg, son grand-père maternel, a choisi de vivre dans le faubourg Saint-Antoine, après avoir fui la Pologne des années vingt.

Cet album est consacré à 1 500 monuments de Paris, des monuments « invisibles », ancrés dans la pierre, sur des façades : ce sont les plaques que leurs compagnons, leurs proches, ou des institutions ont apposées après la Seconde Guerre mondiale, en hommage aux fusillés, déportés, disparus, à celles et ceux qui sont morts dans les camps, au Mont Valérien, lors des combats de la Libération en août 1944 ou dans les geôles de la Gestapo, des plaques qui honorent les enfants juifs et les résistants, les Justes et les combattants de l’ombre.

En somme, la France qui n’acceptait pas l’occupation nazie, et ce, dès le 11-Novembre 1940 par la manifestation des lycéens et étudiants devant l’Arc de triomphe.

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« Kanata », de Robert Lepage : une mise en spectacle de l’histoire du Canada sous tension

© Théâtre du Soleil, Michèle Laurent

Lorsqu’Ariane Mnouchkine invite le metteur en scène canadien Robert Lepage à réaliser une création avec le Théâtre du Soleil, elle est loin d’imaginer la polémique qu’engendrera ce spectacle qui s’empare, sans le concours d’aucun membre des Premières Nations, de l’histoire des relations entre colons français puis britanniques et autochtones d’Amérique du Nord.

Une dénonciation de l’assimilation culturelle du gouvernement canadien taxée par certains d’appropriation culturelle.

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« Amin », de Philippe Faucon. Le destin de l’étranger entre liberté et destin

Moustapha Mbengue dans "Amin", de Philippe Faucon © Pyramide distribution

Moustapha Mbengue dans « Amin », de Philippe Faucon © Pyramide distribution

Le nouveau film de Philippe Faucon paraît s’inscrire facilement dans la galerie de personnages contemporains et émouvants qu’il sait souvent créer.

Après s’être intéressé à l’émancipation des jeunes filles ou des jeunes femmes avec Muriel fait le désespoir de ses parents ou Samia, après avoir essayé de montrer les questions qui se posent aux mères maghrébines (dans Fatima) ou à celles qui ont l’âge d’être grands-mères (avec le film Dans la vie où s’entraident une juive et une musulmane), Faucon revient à des portraits d’hommes en crise, entre deux pays, entre deux familles.

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