« Frère d’âme », de David Diop

"Frère d'âme", de David DiopDévoreur d’âmes

14-18, une tranchée sur le front, quelque part. Alfa Ndiaye demande pardon à Mademba Diop, son meilleur ami. Mortellement blessé, Mademba voulait qu’il lui donne le coup de grâce. Il ne l’a pas fait. Il regrette, et pour expier sa faute, décide de soumettre « l’ennemi d’en face », le combattant aux « yeux bleus » à une mort terrible.

Armé de son fusil et d’un coupe-coupe, il le tue selon le même rituel, emportant en même temps l’arme et la main qui la tenait. Quant à l’agonie qu’il lui inflige, elle ressemble à celle qu’a connu Mademba.

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Histoire d’un rêve : « Herzl, une histoire européenne »

Ilia Brodsky et Théodor Herzl se sont peut-être rencontrés à Londres, dans le quartier de l’East end, au début du XXe siècle. Le premier était encore un jeune homme pauvre et idéaliste, rêvant d’une société juste, égalitaire, ayant foi dans l’homme. Le second, nous le connaissons comme le fondateur d’un mouvement lié à un peuple et une terre : le sionisme. Ilia est un personnage de fiction « hanté » par Herzl, qui par de nombreux  aspects est un personnage de roman.

C’est ainsi que l’ont compris Camille de Toledo et Alexander Pavlenko, l’un romancier et essayiste, l’autre illustrateur né en Russie, pays qu’il a quitté pour les mêmes raisons qu’Ilia : son antisémitisme constant, insidieux (ou pas) qui humilie et détruit. Tous deux ont écrit ce roman graphique qui, selon la formule, se lit comme un roman, mais se dévore aussi planche après planche. On ne saurait dissocier le travail graphique de celui sur le texte, toujours dense, passionnant, qui permet de découvrir les origines d’un rêve et les prémisses d’une désillusion qu’il est devenu, confronté à la réalité.

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« 1968. De grands soirs en petits matins », de Ludivine Bantigny

"1968, De grands soirs en petits matins", de Ludivine BantignyNotre pays, qui adore les commémorations, ne pouvait évidemment passer sous silence le cinquantième anniversaire de ce que l’on a parfois appelé les  » événements de Mai 68 ».

De nombreux reportages dans les médias sont revenus sur ce moment devenu historique, diverses publications (plus d’une centaine) l’ont choisi comme sujet de réflexion ou d’étude. Parmi les multiples livres traitant du sujet, en voici un qui, loin des polémiques et des extrapolations, analyse avec rigueur le mouvement et s’intéresse aux divers acteurs qui y ont participé.

L’auteur, Ludivine Bantigny est historienne, maîtresse de conférences à l’université de Rouen-Normandie et spécialiste de l’histoire du XXe siècle comme le prouve l’essai dont elle est l’auteur, La France à l’heure du monde. De 1981 à nos jours (Seuil, 2013).

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« Véro en mai », d’Yvan Pommaux et Pascale Bouchié, un album de jeunesse pour comprendre Mai 68

"Véro en mai", d'Yvan PommauxEn classe de cinquième, l’entrée des programmes, « Vivre en société, participer à la société. Avec autrui: familles, amis, réseaux », donne le loisir de proposer aux élèves des œuvres littéraires, graphiques et/ou cinématographiques où la narration d’un bouleversement sociétal croise celle d’un personnage, notamment celui d’un enfant ou d’un adolescent.

Aussi, alors que l’on fête le cinquantenaire de Mai 68, pourrait-il être fructueux d’explorer une période historique propice aux changements et où les relations intergénérationnelles et familiales se sont à la fois tendues et intensifiées. Dans cette perspective, il apparaît tout particulièrement intéressant de proposer aux élèves de cinquième Véro en mai, d’Yvan Pommaux et Pascale Bouchié.

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« Transit », de Christian Petzold, la guerre aux réfugiés, sous l’Occupation et aujourd’hui

"Transit", de Christian PetzoldOn peut entrer dans le nouveau long-métrage du réalisateur allemand Christian Petzold (Barbara, 2012 ; Phoenix, 2015) par son générique de fin, déroulé au son de Road to Nowhere de Talking Heads (1985). On se souvient, le leader du groupe, David Byrne, se livrait dans le clip illustrant le célèbre morceau à un simulacre de course à pied (statique), sorte de fuite éperdue, sans fin. De fait, les images vidéo, et les incertitudes du lieu et du destin qui traversent les paroles de la chanson, résument parfaitement l’esprit de Transit.

Le film de Petzold est librement adapté du roman homonyme de sa compatriote, l’écrivaine Anna Seghers (1900-1983). L’œuvre de cette dernière, publiée en 1944 et en partie autobiographique, situe l’action à Marseille, en 1940. Là, dans ce bout de territoire français encore en zone libre, se presse une foule hétérogène – déserteurs, juifs, communistes, artistes, opposants au régime nazi – déterminée à échapper à la Wehrmacht et à embarquer vers les Amériques…

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August Sander : Persécutés / persécuteurs, des Hommes du XXe siècle

Une dignité rendue

August Sander

August Sander à Kuchhausen, circa 1956/1958 © Galerie Julian Sander, Cologne

« Dans chaque visage d’homme, son histoire est écrite de la façon la plus claire. L’un sait la lire, l’autre non. »

Ce poème, c’est August Sander (1876-1964) qui le cite dans une conférence de 1931. Il correspond à son travail tel que nous le connaissons depuis le milieu des années 1970. À cette époque, le style documentaire qu’il incarnait, avec d’autres, comme Walker Evans ou, dans une autre mesure Diane Arbus, est mis en lumière, davantage qu’il ne l’était jusqu’alors.

Le vaste projet « Hommes du XXe siècle », commencé peu avant la première guerre mondiale, largement mis en œuvre sous le régime de Weimar, bouleverse notre vision de la photographie

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« La Résistible Ascension d’Arturo Ui », de Bertolt Brecht, mise en scène de Katharina Thalbach, d’hier à aujourd’hui

"La résistible ascension d'Arturo Ui", de Bertolt Brecht, à la Comédie-Française

© Christophe Raynaud de Lage

La Résistible Ascension d’Arturo Ui, monument du théâtre européen, entré au répertoire de la Comédie-Française en 2017 dans une mise en scène de la comédienne et dramaturge allemande Katharina Thalbach (1954), est aujourd’hui repris dans la salle Richelieu jusqu’en mai prochain.

On connaît l’histoire, racontée dans les manuels scolaires, et située ici dans le milieu de la pègre du Chicago des années 1930. Des faits historiques aux effets satiriques, la pièce a été jouée dans les plus grandes salles depuis sa parution (tardive) en 1959.

Bertolt Brecht (1898-1956), qui l’écrivit en 1941 durant son exil finlandais et qui ne la vit jamais représentée, la définissait comme « une tentative d’expliquer l’ascension de Hitler au monde capitaliste en la transposant dans un milieu qui lui est familier ».

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