« Transit », de Christian Petzold, la guerre aux réfugiés, sous l’Occupation et aujourd’hui

"Transit", de Christian PetzoldOn peut entrer dans le nouveau long-métrage du réalisateur allemand Christian Petzold (Barbara, 2012 ; Phoenix, 2015) par son générique de fin, déroulé au son de Road to Nowhere de Talking Heads (1985). On se souvient, le leader du groupe, David Byrne, se livrait dans le clip illustrant le célèbre morceau à un simulacre de course à pied (statique), sorte de fuite éperdue, sans fin. De fait, les images vidéo, et les incertitudes du lieu et du destin qui traversent les paroles de la chanson, résument parfaitement l’esprit de Transit.

Le film de Petzold est librement adapté du roman homonyme de sa compatriote, l’écrivaine Anna Seghers (1900-1983). L’œuvre de cette dernière, publiée en 1944 et en partie autobiographique, situe l’action à Marseille, en 1940. Là, dans ce bout de territoire français encore en zone libre, se presse une foule hétérogène – déserteurs, juifs, communistes, artistes, opposants au régime nazi – déterminée à échapper à la Wehrmacht et à embarquer vers les Amériques…

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August Sander : Persécutés / persécuteurs, des Hommes du XXe siècle

Une dignité rendue

August Sander

August Sander à Kuchhausen, circa 1956/1958 © Galerie Julian Sander, Cologne

« Dans chaque visage d’homme, son histoire est écrite de la façon la plus claire. L’un sait la lire, l’autre non. »

Ce poème, c’est August Sander (1876-1964) qui le cite dans une conférence de 1931. Il correspond à son travail tel que nous le connaissons depuis le milieu des années 1970. À cette époque, le style documentaire qu’il incarnait, avec d’autres, comme Walker Evans ou, dans une autre mesure Diane Arbus, est mis en lumière, davantage qu’il ne l’était jusqu’alors.

Le vaste projet « Hommes du XXe siècle », commencé peu avant la première guerre mondiale, largement mis en œuvre sous le régime de Weimar, bouleverse notre vision de la photographie

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« La Résistible Ascension d’Arturo Ui », de Bertolt Brecht, mise en scène de Katharina Thalbach, d’hier à aujourd’hui

"La résistible ascension d'Arturo Ui", de Bertolt Brecht, à la Comédie-Française

© Christophe Raynaud de Lage

La Résistible Ascension d’Arturo Ui, monument du théâtre européen, entré au répertoire de la Comédie-Française en 2017 dans une mise en scène de la comédienne et dramaturge allemande Katharina Thalbach (1954), est aujourd’hui repris dans la salle Richelieu jusqu’en mai prochain.

On connaît l’histoire, racontée dans les manuels scolaires, et située ici dans le milieu de la pègre du Chicago des années 1930. Des faits historiques aux effets satiriques, la pièce a été jouée dans les plus grandes salles depuis sa parution (tardive) en 1959.

Bertolt Brecht (1898-1956), qui l’écrivit en 1941 durant son exil finlandais et qui ne la vit jamais représentée, la définissait comme « une tentative d’expliquer l’ascension de Hitler au monde capitaliste en la transposant dans un milieu qui lui est familier ».

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Une entrée originale pour aborder « Les Fleurs du Mal » et « Le Spleen de Paris » en seconde

Le Chiffonnier

« Le chiffonnier », gravure, in « Mémoires de Monsieur Claude. Chef de la police de sûreté sous le Second Empire », Paris, 1884 © Walter Benjamin Archives

Il n’est pas toujours simple de proposer aux élèves de seconde un fil conducteur stimulant dans le cadre d’une séquence pédagogique. L’idée que nous développerons consistera justement à corréler l’approche littéraire de la poésie baudelairienne avec un travail de recherche autour de la figure du chiffonnier en nous appuyant sur l’ouvrage récent d’Antoine Compagnon, Les Chiffonniers de Paris (Gallimard, 2017).

Il ne s’agira pas ici à proprement parler de proposer une séquence d’enseignement clef en main mais d’indiquer des pistes afin d’alimenter une reconfiguration de séquences existantes sur l’œuvre de Baudelaire.

Dans la perspective non plus d’une seule séquence mais de deux séquences corrélées – par exemple, une première sur le roman balzacien et une seconde sur la poésie baudelairienne –, la recherche engagée sur la figure du chiffonnier en littérature et dans les arts pourra constituer un fil conducteur pertinent.

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« Vera », de Petr Zelenka, ou la vérité du monde libéral

"Vera", de Petr ZelenkaDans son essai fameux, La Fin de l’Histoire et le Dernier Homme, le politologue et économiste américain Françis Fukuyama, théoricien de la « fin de l’Histoire », prévoyait en 1992 l’attirance irrépressible des pays encore communistes pour la vie heureuse des pays démocratiques et libéraux.

Mais si dans sa pièce Vera le Tchèque Petr Zelenka nous présente un ex-pays de l’Est converti au capitalisme, ce n’est pas pour applaudir aux transformations de la société de la société qu’il observe, mais pour dénoncer avec férocité et émotion les espoirs illusoires et les réalités amères.

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« Les Héritiers », de Marie-Castille Mention-Schaar. Pour un cinéma de résistance

Ahmed"Les Héritiers", de Marie-Castille Mention-Schaar © Guy FerrandisDans son essai, L’Identité malheureuse (2013), Alain Finkielkraut prenait comme exemple à charge contre une école « sans lois » le film La Journée de la jupe. Il omettait de fait sciemment des représentations cinématographiques des lieux d’enseignement moins désespérantes, comme l’admirable film documentaire Nous, Princesses de Clèves.

Les années 2000 ont d’ailleurs été propices à une intrusion de la caméra « entre les murs » afin d’y capter envers et contre tout le meilleur, comme en témoignent singulièrement La Cour de Babel et plus récemment Les Héritiers, réalisé par Marie-Castille Mention-Schaar en 2014.

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« La Douleur », d’Emmanuel Finkiel, d’après Marguerite Duras, adaptation exemplaire et grand film sur la mémoire

Benoît M"La Douleur", d'Emmanuel Finkiel © Les Films du LosangeEmmanuel Finkiel s’était signalé en 1995 par un court métrage bouleversant de finesse et de sensibilité, Madame Jacques sur la croisette. On y découvrait la façon de filmer très personnelle d’un jeune réalisateur qui fut l’assistant des plus grands, Kieslowski, Tavernier, Godard. Et sa prédilection pour les portraits de comédiens âgés, tels que Shulamit Adar et Nathan Cogan, qui sont également des protagonistes du film suivant, Voyages.

Ce film était consacré à ces vieillards étonnants qui peuplent encore les cafés de Tel Aviv, rescapés des camps, naufragés de la diaspora, orphelins de l’histoire. Le cinéaste y met en scène trois femmes en quête de souvenirs dans trois récits différents situés sur la route d’Auschwitz, à Paris et à Tel Aviv. Chacune d’elles essaie de reconstituer le puzzle d’une mémoire lacunaire. Chacune d’elles est liée aux deux autres.

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