« Aharon Appelfeld, le kaddish des orphelins », documentaire d’Arnaud Sauli

Valérie Zenatti, écrivaine et traductrice, avec Aharon Appelfeld © Dublin Fims

Valérie Zenatti, écrivaine et traductrice, avec Aharon Appelfeld © Dublin Fims

Un dialogue filial entre l’auteur et sa traductrice, Valérie Zenatti

L’écrivain napolitain Erri De Luca a coutume de célébrer dans les entretiens qu’il accorde avec parcimonie, le travail de sa traductrice française, Danièle Valin, à laquelle il voue une confiance totale. La relation qui s’est établi entre Aharon Appelfeld, auteur de langue hébraïque et Valérie Zenatti, sa passeuse vers le lectorat francophone, n’apparaît pas moins fidèle.

Comme le met en perspective le documentaire d’Arnaud Sauli, cette relation dépasse d’ailleurs le cadre strictement littéraire, se doublant d’un enjeu de transmission et de filiation. Lors d’une intervention au Mémorial de la Shoah, la veille de l’obtention du Prix du Livre Inter 2015 pour Jacob, Jacob, Valérie Zenatti s’était déjà exprimée avec son enthousiasme si caractéristique afin de faire partager son travail de traductrice de l’œuvre d’Aharon Appelfeld.

Avec une infinie tendresse et une vraie passion pour l’écriture, elle a enrichi par ses remarques et réponses à l’auditoire la mise en voix du premier roman destiné à la jeunesse de l’auteur né le 16 février 1932 à Czernowitz, Adam et Thomas.

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Toutes les vies d’Aharon Appelfeld

Aharon Appelfeld © Patrice Normand

Aharon Appelfeld © Patrice Normand

S’il fallait choisir un repère dans notre découverte d’Aharon Appelfeld, ce serait l’année 2004. Une jeune traductrice, également romancière qui publie à l’École des loisirs et à l’Olivier, le fait connaître, décide de donner toute son œuvre en français. C’est Valérie Zenatti. Alors paraît Histoire d’une vie, mémoires de l’écrivain, qui le révèle au public et reçoit le Prix Médicis.

Jusque là, peu de lecteurs l’avaient lu et ses romans paraissaient chez divers éditeurs, sans la continuité qui s’impose. Rendons hommage à Arlette Pierrot et Sylvie Cohen, ses traductrices ; elles savaient quelle importance était la sienne. Primo Levi appréciait sa « voix unique, inimitable. D’une éloquence toute en retenue » et dans Parlons travail, comme dans Opération Shylock, Philip Roth donne à entendre cette voix à travers des entretiens passionnants.

Mais à partir de Histoire d’une vie, nous avons pris rendez-vous avec lui, et même s’il ne sera plus là pour nous parler de son dernier roman traduit, nous lirons en février Des jours d’une stupéfiante clarté.

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Un maître discret. « Cahier de l’Herne Pierre Michon »

Cahier de l’Herne Pierre MichonIl faudrait avoir la langue de Michon pour dresser son portrait tel qu’il apparaît en couverture  de ce Cahier de l’Herne : sur la photo en noir et blanc de Jean-Luc Bertini, à qui on doit les plus beaux portraits d’écrivains contemporains, il se tient droit, regarde l’objectif, les lèvres semblables à un simple trait horizontal, le crâne ras qui lui donne l’allure d’un moine bouddhiste… mais arrêtons-là.

Et filons page 69 : Pierre Pachet commençait ainsi : « Il y a de la fatigue dans ce regard : il n’est pas fatigué de regarder, il est fatigué de chercher devant lui ce qui n’est qu’en lui et dans les livres. » Et dans le dernier paragraphe de ce beau et court texte, Pachet parle du « regard triste et slave » dans lequel « une gaieté couve, qui parfois s’enflamme ».

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« Comme une rivière bleue », de Michèle Audin

"Comme une rivière bleue", de Michèle AudinPas perdu pour l’Histoire

« Rien de ce qui eut jamais lieu n’est perdu pour l’Histoire. » Cette belle phrase de Walter Benjamin vaut pour la Commune de Paris. C’est un événement qui a laissé ses traces dans la ville, le hideux Sacré-Cœur, le Mur des fédérés, ou la colonne Vendôme, détruite et remontée. Événement qu’au fond, on connaît mal.

Dans les remerciements qui ferment son roman, Michèle Audin cite ses sources, évoque les textes lus, les journaux feuilletés, les lectures ayant rapport direct ou pas avec ce fait, et l’on se forge une idée plus précise des choses. La Commune réveille des souvenirs de 1789 ou 1793, de 1848 et 1851. Elle annonce aussi les sombres années de Vichy : quand les Communards sont massacrés, ou jugés (pour ceux qui survivent à la Semaine sanglante), c’est le fruit de la vengeance et de la délation : 379 828 (le chiffre figure en toutes lettres page 350) et cela rappelle cette activité féconde pendant l’Occupation.

On aurait cependant tort de ne s’arrêter qu’à cette médiocrité trop française : la Commune est aussi, et d’abord, un grand moment d’utopie et de bonheur de vivre. Cela même que rend le roman.

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« Les Bourgeois », d’Alice Ferney

"Les Bourgeois", d’Alice FerneyAprès Le Règne du vivant (2014), puissant hommage, trempé dans l’écume du présent, rendu au preux justicier des mers Paul Watson (fondateur de Sea Shepherd), Alice Ferney regarde cette fois en arrière et fait avec Les Bourgeois œuvre de généalogiste et d’historienne.

Soit une famille (très) nombreuse, que le patronyme désigne socialement. Une famille « originaire » de L’Élégance des veuves, le deuxième roman de l’écrivaine paru en 1995, et aujourd’hui observée dans l’intimité de ses jours heureux ou difficiles, de génération en génération, et exposée comme toutes celles qui enfantent des militaires aux malheurs guerriers du siècle dernier.

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« Plus haut que les oiseaux », d’Éric Pessan

"Plus haut que les oisieaux", d'Éric PessanCertains romans ont la vertu singulière de provoquer un retour sur soi à la fois dynamique et naturel. Plus haut que les oiseaux d’Éric Pessan, publié en 2017 dans la collection « Médium poche » de l’école des loisirs, fait sans nul doute partie de cette catégorie d’ouvrages fictionnels de référence destinés aux adolescents.

À partir d’un fait divers, l’auteur entre autres de La plus grande peur de ma vie (2017) et d’Incident de personne (2010) parvient à mettre en situation le sentiment humain, à la fois le plus commun et le plus singulier qui soit, celui de culpabilité. De ce point de vue, il est évident que la mésaventure de Thomas trouverait de nombreux échos dans la vie même d’élèves de troisième ou de seconde, pour ne nous référer qu’au lectorat que ce récit de cent seize pages vise plus particulièrement.

Une bêtise est-elle toujours sans conséquences ? Ne pas avoir fait exprès de la commettre exonère-t-il le responsable de sa faute ? Petite cause, grands effets, ce proverbe bien connu pourrait résumer la leçon que Thomas va tirer de sa douloureuse expérience.

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« Michel Tournier : l’écriture du temps », de Mathilde Bataillé

« Michel Tournier : l’écriture du temps », de Mathilde BatailléUne invitation à relire Tournier

Alors que Michel Tournier a fait, un peu plus d’un an après sa disparition, son entrée dans la « Bibliothèque de la Pléiade » avec un volume consacré aux romans, paraît un passionnant essai de Mathilde Bataillé sur la question du temps dans son œuvre.

L’auteur, qui enseigne la littérature à l’université d’Angers, a soutenu sur le sujet une thèse que le présent ouvrage, intitulé Michel Tournier : l’écriture du temps, reprend en l’allégeant pour la rendre accessible au plus grand nombre.

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« Made in China », de Jean Philippe Toussaint

"Made in China", de Jean-Philippe ToussaintL’œuvre de Jean-Philippe Toussaint est constituée de romans et d’essais. On croit avoir tout résumé, à ceci près que les essais sont souvent enrichis d’une dimension romanesque, et que les romans contiennent une part réflexive.

Ainsi, dans les dernières pages de Made in China, Jean-Philippe Toussaint annonce-t-il Le Fatal et le Fortuit, un essai qu’il écrit alors qu’il est en train de tourner The Honey Dress, extrait qui ouvre Nue. C’est l’un des trois films réalisés dans ce pays, où il retrouve son ami et éditeur chinois, Chen Tong.

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