« Le Monarque des ombres », de Javier Cercas

« Le Monarque des ombres », de Javier CercasQuelle image d’Achille ?

On lira sur la couverture du Monarque des ombres, la mention de « roman ». Cette classification générique surprendra qui lira ce livre, et pourtant l’histoire de Manuel Mena, grand-oncle de Javier Cercas, comme les circonstances de sa mort peuvent ressortir du romanesque.

Le jeune homme avait dix-neuf ans quand il est tombé sur le front de l’Ebre, en 1938. « Blanquita », la mère de l’auteur narrateur ne s’est jamais remise de cette mort, même si les larmes pour le pleurer ne venaient pas. Il est resté cet absent, ce mystère, dont Javier Cercas rechigne à explorer la courte vie.

Manuel Mena a combattu dans le camp franquiste, celui de la Phalange, pour être précis. Il appartient au « paradigme de l’héritage le plus accablant de ma famille », écrit Cercas.

Lire la suite

« Le Guetteur », de Christophe Boltanski

"Le Guetteur", de Christophe BoltanskiQui est le guetteur ?

En épigraphe du deuxième roman de Christian Boltanski, on lit un extrait des « Fenêtres », l’un des poèmes en prose les plus évocateurs de Baudelaire. Évocateur parce qu’il dit tout du pouvoir du regard, de sa puissance créatrice, de ce qui transforme la simple réalité en légende.

L’enquête que mène le narrateur du Guetteur sur sa mère est de même nature. Une femme d’apparence ordinaire acquiert une dimension fantastique, se métamorphose à travers le récit de son existence.

Lire la suite

« Désintégration », d’ Emmanuelle Richard. Vivre au nouveau siècle

"Désintégration", d'Emmanuelle RichardMarchant dans la grande ville, la narratrice de Désintégration croise une bande de jeunes gens chics qui crient à tue-tête la phrase répétée par Anna Karina dans Pierrot le fou : « Qu’est-ce que je peux faire ? J’sais pas quoi faire. » La rage accumulée en elle atteint son comble et se transforme en haine. Haine à l’égard de cette caste de privilégiés qui prononcent ces mots sans en comprendre l’« impudeur ».

Or pour la narratrice et héroïne, il est rarement question d’ennui, de laisser-aller : elle aligne les petits boulots, enchaîne les tâches ingrates mais indispensables pour survivre, et voir des oisifs soutenus par leur famille jouer cette comédie, c’est la goutte d’eau en trop.

Lire la suite

« Ça raconte Sarah », de Pauline Delabroy-Allard

"Ça raconte Sarah", de Pauline Delabroy-AllardLe souffle, le soufre

C’est un premier roman, écrit par une jeune femme de trente ans et il fait tout seul, la rentrée des éditions de Minuit.

Il y a là quelque chose d’audacieux, un pari presque téméraire. Mais ce coup de dé en rappelle d’autres, propres à cette singulière maison et l’on se félicite que tout ne soit pas affaire de calcul ou de gestion.

Les coups de cœur éblouissent.

Lire la suite

« Frère d’âme », de David Diop, prix Goncourt des lycéens 2018

"Frère d'âme", de David DiopDévoreur d’âmes

14-18, une tranchée sur le front, quelque part. Alfa Ndiaye demande pardon à Mademba Diop, son meilleur ami. Mortellement blessé, Mademba voulait qu’il lui donne le coup de grâce. Il ne l’a pas fait. Il regrette, et pour expier sa faute, décide de soumettre « l’ennemi d’en face », le combattant aux « yeux bleus » à une mort terrible.

Armé de son fusil et d’un coupe-coupe, il le tue selon le même rituel, emportant en même temps l’arme et la main qui la tenait. Quant à l’agonie qu’il lui inflige, elle ressemble à celle qu’a connu Mademba.

Lire la suite

« Feuilleton », d’Éric Chevillard. Mètre étalon, la phrase

"Feuilleton. Chroniques pour Le Monde des livres, 2011-2017", d'Éric ChevillardRentrée littéraire… Profusion de romans, piles qui s’entassent, vitrines remplies comme celles des jouets, à Noël, en d’autres temps… Les lecteurs se demandent quoi choisir, et plus encore sur quel jugement se fonder. Le bouche à oreille ? La publicité ? Les réseaux sociaux ? La critique ?

Comme dans tous les domaines, la méfiance l’emporte et on imagine des réseaux, des influences, des « renvois d’ascenseur ». Le pire, ce sont les prix, que l’on pense attribués d’avance. Bref, il est difficile de se forger une opinion. Le plus simple est bien sûr d’ouvrir un livre, d’en parcourir quelques pages, quelques lignes, voire trois phrases, de se sentir pris. Mais cela ne suffit pas toujours et il y faut des arguments.

Lire la suite