Comment jouer les classiques ? Le match théâtres privés / théâtres publics

Benjamin Lavernhe et Didier Sandre dans « Les Fourberies de Scapin », mise en scène de Denis Podalydès, scénographie d’Éric Ruf, à la Comédie-Française

D’un côté Lambert Wilson dans Le Misanthrope au Comédia Théâtre Libre, Daniel Auteuil dans Le Malade imaginaire au Théâtre de Paris, de l’autre Les Fourberies de Scapin de Denis Podalydès à la Comédie-Française ou, il y a peu encore, L’École des femmes de Stéphane Braunschweig à l’Odéon : théâtres privés et théâtres nationaux différent radicalement dans leur manière de jouer les classiques, et nous interrogent sur la mémoire portée aux œuvres patrimoniales.

L’amateur non averti pourrait s’imaginer en effet trouver à la Comédie-Française la conservation la plus fidèle de nos pièces classiques et à l’inverse trouver dans les théâtres privés les représentations les plus libres de nos chefs d’œuvre. Or il n’en est rien : le conservatisme froid et mort est du côté du privé, le conservatisme vivant et inspiré est du coté du public. Continuer la lecture

La fortune scénique d’«Hernani», de Victor Hugo

25 février 1830 : la « bataille d’“Hernani” »

Le premier grand drame romantique français s’est moins fait connaître par sa publication que par sa création scénique, qui a constitué une véritable révolution, tant elle a choqué le public habituel des théâtres parisiens.

Amorcée avec fracas lors de cet événement théâtral appelé la « bataille d’Hernani », la carrière de la pièce à la scène s’est ensuite apaisée, sans pour autant être moins notoire.

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Séquence : « Hernani », de Victor Hugo

L’objet d’étude « Lire, écrire, publier » dont la formulation consiste en une énumération de trois infinitifs renvoie au processus de la création littéraire et à la réception de l’œuvre qui en résulte.

Le verbe « lire » peut évoquer deux lectures distinctes, selon les sujets qu’on lui confère : s’agit-il de recenser les lectures effectuées par l’auteur et qui ont pu influencer la conception de son œuvre ou s’agit-il des lectures faites par les différentes destinataires (nos élèves compris) de l’œuvre en question ?

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« L’Enfant et les Sortilèges », de Maurice Ravel, d’après un livret de Colette : un opéra en CM2

Colette à l’âge de cinq ans

Il est difficile pour de jeunes enfants de CM2 à l’aube de la préadolescence d’entrer dans un univers musical qui leur est souvent étranger. Les élèves ont une image de la musique classique – sous toutes ses formes – qui est poussiéreuse et désuète, l’opéra est représenté par la Castafiore ou des dames qui s’égosillent.

Quand ils connaissent de « grands airs » c’est qu’ils les ont entendus dans des publicités. Les standards tels que le Boléro de Ravel, la IXe symphonie de Beethoven ou la Petite musique de nuit de Mozart sont souvent méconnus. Heureux sont ceux qui peuvent suivre des cours de musique en dehors de l’école. Au fil des années, on peut  malheureusement remarquer que les connaissances musicales sont de plus en plus pauvres.

L’Enfant et les Sortilèges, fantaisie lyrique composée par Maurice Ravel et dont le livret a été écrit par Colette, peut amener à des travaux complètement différents dès la classe de CM2 : la découverte d’une œuvre littéraire dans son intégralité et celle de l’opéra.

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« J’ai pris mon père sur mes épaules », de Fabrice Melquiot, au Théâtre du Rond-Point, ou les perdants à l’honneur

« J’ai pris mon père sur mes épaules », de Fabrice Melquiot © Sonia Barcet

Quel parcours depuis les premiers textes de théâtre pour la jeunesse ! Fabrice Melquiot, auteur prolifique et consacré, touchant avec bonheur tous les sujets depuis plus de vingt ans, ne dément pas sa réputation avec ce J’ai pris mon père sur mes épaules qui livre une épopée misérable et digne d’habitants d’une tour de banlieue confrontés à la mort annoncée d’un des leurs, Roch, que son fils ne veut pas voir mourir avant de l’emmener, sur son dos s’il le faut, au Portugal, cette pointe de l’Europe comparée à un Far West.

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Théâtre : des ressources pour former à l’art d’être spectateur

© Théâtre du Rond-Point

L’exemple du Théâtre du Rond-Point

Trop peu d’enseignants encore osent pousser la porte d’un théâtre ou prendre leur téléphone pour rencontrer les responsables des relations avec les publics scolaires.

Dans un récent entretien, Joëlle Watteau, en charge de ces relations au Théâtre du Rond-Point nous a expliqué pourquoi il ne fallait pas avoir peur, pourquoi les contacts pouvaient être infinis dans leurs formes, leurs sujets, leur durée, leur niveau, leurs finalités, pourquoi, enfin, à l’image des collaborations multiformes du Théâtre du Rond-Point avec les enseignants, il fallait propager cette flamme des rencontres et des partenariats partout sur le territoire.
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La danse, cette langue étrangère qui est pourtant notre langue natale

« Fix me », d’Alban Richard et Arnaud Rebotini © Agathe Poupeney

À propos de « Fix me », d’Alban Richard et Arnaud Rebotini

Il y a beaucoup à apprendre des spectacles. Qui a la chance de passer d’un théâtre à un autre d’une scène à une autre, d’un genre à un autre, d’un artiste à un autre accroît son horizon intellectuel comme jamais l’école n’aura pu le réaliser. Ici règnera toujours un certain académisme, là la créativité repoussera toujours l’imaginable. Ici on apprend des normes, ce qu’il faut savoir, ce qu’il faut aimer, là on apprend des transgressions, ce qu’on peut oser, ce qu’on peut rechercher.

La danse est l’un de ces genres chargés d’idées reçues, que l’on croit réservé à des initiés, des connaisseurs, et qui s’adressent à tous, dans la langue de tous, cette langue natale qui nous est devenue langue étrangère : la langue du corps.

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« La Nuit des rois ou Tout ce que vous voulez », de William Shakespeare, mise en scène de Thomas Ostermeier à la Comédie-Française

Denys Podalydès et Georgia Scalliet dans « La Nuit des rois ou Tout ce que vous voulez » © Comédie-Française, J.-L. Fernandez

La confusion des genres

Invité par Éric Ruf, administrateur général de la Comédie-Française, dans le cadre de son vaste programme de sollicitation de metteurs en scène étrangers prestigieux pour travailler avec la troupe, Thomas Ostermeier propose une vision subtilement irrévérencieuse et décalée d’une comédie de Shakespeare assez peu connue en France, bien qu’elle ait été montée trois fois à la Comédie-Française depuis son entrée au répertoire à l’occasion de sa création par Jacques Copeau en décembre 1940, reprenant une partie de la mise en scène qui l’a rendu célèbre au Théâtre du Vieux-Colombier en 1914.

D’une grande modernité, le spectacle s’impose, dans un paradoxe qui n’est qu’apparent, comme un curieux retour aux sources de ce théâtre festif dédié à l’Épiphanie d’une réjouissante obscénité. Une façon, aussi, de renouer avec une pratique ancienne au sein de la Maison de Molière : le jeu d’adresse avec un public pris à parti et impliqué dans le dispositif de la représentation.

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