«Trissotin ou les Femmes savantes», de Molière, mise en scène Macha Makeïeff

Un grand moment de bonheur au Théâtre La Scala

Comment expliquer un succès qui ne se dément pas depuis quatre ans ? Quel est le secret de ce Trissotin ou les femmes savantes, mis en scène par Macha Makéieff, créé pour les Nuits de Fourvière à Lyon en juillet 2015 puis repris à Marseille dans sa maison mère du Théâtre de la Criée, avant d’entamer une tournée en région puis au-delà, jusqu’en Chine, avec, pour dernière escale, le théâtre de la Scala à Paris ?

Résoudre cette énigme c’est revenir à la question de fond : qu’est-ce que jouer un classique ?

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« Le Misanthrope », de Molière, selon Alain Françon et Peter Stein

Comment ordonner l’enthousiasme tenace, total, excessif – en un mot – d’Alceste pour la raison et l’honneur ? En ayant prononcé devant lui à propos d’un inconnu de bonnes paroles qui ne l’engageaient à rien, paroles vides de sens – lui-même est prêt à en convenir –, l’amical Philinte (« amical », ainsi que son nom même l’indique) l’a offensé assurément.

En cherchant à le ramener à une mesure plus humaine des choses et des êtres, Philinte déclenche dès la première scène chez notre atrabilaire amoureux une vive, une excessive colère. Ainsi – et cela ne se démentira pas – l’amitié qu’on porte à Alceste peut-elle se transformer en épreuve, et l’amour même que plus tard lui dira éprouver Célimène pour sa personne se mue-t-il en course d’obstacles.

Tel est le drame du Misanthrope : Alceste s’ingénie à s’interdire (mais plus encore, il entend l’interdire aux autres) tout compromis avec le jeu social, qu’il nomme hypocrisie.

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La tragédie entre mémoire et résilience : l’exemple d’«Andromaque», de Racine

Les règles du théâtre classique portent bien sur le temps ou sur les caractères mais ne traitent jamais d’un dénominateur commun à ces deux critères : la mémoire (rapport d’un caractère au temps passé). Or ce sont bien les aventures de la mémoire qui caractérisent la tragédie parce que le héros tragique est certes en proie « à un destin qui l’emporte », selon le vers célèbre d’Oreste dans Andromaque, mais il est aussi en proie à une mémoire persécutrice, à l’urgence d’une issue à sa mémoire : soit qu’elle le hante et l’obsède au point de rendre impossible le présent, soit qu’elle l’ait trahi et refuse à faire retour dans le présent.

Autrement dit, qu’il s’agisse d’excès de mémoire ou de défaut de mémoire, l’enjeu est bien celui d’un équilibre possible ou impossible à trouver, de la juste place de la mémoire entre oubli et obsession, trop plein ou trop peu. L’action tragique est cette lutte contre un passé qui encombre ou qui vous fuit, lutte définissant deux sortes de culpabilité tragique, celle de l’oubli fautif (oublier alors qu’on ne doit pas oublier), et celle de la remémoration inlassable (se souvenir alors qu’il faut oublier).

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18 avril 2019 : Chantiers d’Europe en Sorbonne

L’académie de Paris et le Théâtre de la Ville à Paris dédient à la jeunesse une soirée spéciale de Chantiers d’Europe, le jeudi 18 avril, de 19 h à 21 h, dans le Grand Amphithéâtre de la Sorbonne.

Chantiers d’Europe est un festival annuel européen du Théâtre de la Ville, héritier en droite ligne du célèbre Théâtre des Nations où résonnèrent pour la première fois en France les noms de Brecht ou de Strehler. Le fait de décliner cet événement pour et par les jeunes, enfants du XXIe siècle, est une première.
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Aujourd’hui plus que jamais, l’Europe est à incarner et à réinventer par la jeunesse, dans le  dialogue interculturel et par la pratique artistique.
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« Jusque dans vos bras », psychanalyse de l’inconscient national

C’est à une « psychanalyse électrochoc de la France » (note d’intention) que nous invitent Jean-Christophe Meurisse et ses Chiens de Navarre avec le spectacle Jusque dans vos bras, dont le titre fait écho au célèbre chant révolutionnaire de la Marseillaise.

Créé en juin 2017, le spectacle au répertoire du collectif tourne depuis dans toute la France. En réaction au grand débat lancé en novembre 2009 par Éric Besson, alors ministre en charge de l’Identité nationale dans le gouvernement de Nicolas Sarkozy, le collectif d’artistes connu pour son rire de résistance et son art consommé de la comédie burlesque entreprend une sorte de tableau vivant du roman national destiné à scruter notre inconscient national.

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« Le Pays lointain », de Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Clément Hervieu-Léger

© Jean-Louis Fernandez

Nous sommes chez Jean-Luc Lagarce (1957-1995). Au cœur, et à l’extrême limite de son œuvre – Le Pays lointain est son ultime pièce, achevée quelques jours avant sa mort. Il est par conséquent question, selon l’éminente et récurrente thématique de son théâtre, du retour de l’enfant prodigue. Ci-devant Louis (« l’homme encore jeune »). Double de l’auteur. Qui, revenu chez les siens, dans la ville de province où il a grandi, peine à révéler son secret. Sa maladie. Le sida. Sa mort prochaine…

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« Un ennemi du peuple », d’Henrik Ibsen (1883), mise en scène de Jean-François Sivadier

Acte 1 : le docteur Tomas Stockmann (Nicolas Bouchaud) reçoit chaleureusement son frère, le préfet Peter Stockmann (Vincent Guédon) © Jean-Louis Fernandez.

« Celui qui ne connaît pas la vérité, celui-là n’est qu’un imbécile.
Mais celui qui la connaît et la qualifie de mensonge, celui-là est un criminel »
Bertolt Brecht, La Vie de Galilée.

Un meurtre : telle va la vie des peuples. Une victime : la vérité. C’est une histoire d’aujourd’hui. Partout, désormais, prospèrent les « faits alternatifs ». La fausse capsule d’anthrax brandie aux Nations Unies en 2003 par le chef d’état-major Colin Powell (geste dont on trouve un écho dans le spectacle dont il sera question (cf. ill. 3) ; les tisanes censées guérir du cancer à la place des chimiothérapies ; les imbéciles qui colportent la rougeole du petit dernier et la réintroduisent au Costa Rica.

Notre époque n’est pas vaccinée contre la bêtise. Et, oui, guerre ou épidémie, la bêtise tue.

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« Fanny et Alexandre », d’Ingmar Bergman, mise en scène de Julie Deliquet

Gaël Kamilindi, Denis Podalydès, Rebecca Marder, Julie Sicard, Jean Chevalier © Comédie-Française

La grande famille du théâtre…

Rarement expression toute faite n’aura trouvé meilleur emploi que pour désigner l’adaptation de Fanny et Alexandre du cinéaste et dramaturge Ingmar Bergman (1918-2007) qui se joue actuellement à la Comédie-Française.

Des voix et des rires résonnent derrière le rideau qui ne s’est pas encore levé. Ou qui vient de tomber… C’est la fin d’un spectacle – et le début du nôtre. Un comédien et directeur de théâtre, Oscar Ekdahl (Denis Podalydès), entrouvre le rideau et s’approche jusqu’à l’avant-scène, et nous remercie d’être venus assister à la dernière de sa pièce du 24 décembre. L’œil de l’acteur brille de joie, heureux du miracle de la représentation qui vient de s’accomplir, heureux de ce que l’espace du dedans (le théâtre) offre de refléter et de comprendre l’espace confus du dehors, heureux de saluer en face son public sans qui il ne serait acteur que de lui-même. Heureux enfin d’inviter tout le monde à la première d’Hamlet, à la rentrée prochaine.

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