« Douleur et Gloire », de Pedro Almodóvar, créer par-dessus tout

Pedro Almodóvar en 2011 © Pathé Distribution

Le dernier film de Pedro Almodóvar a étonné les critiques et le public par la sincérité de sa confession et la force de ses émotions. Le cinéaste espagnol a pourtant toujours cherché à susciter chez ses spectateurs des émotions fortes et durables.

C’est ce qui explique en grande partie son goût pour les genres cinématographiques, dont ses films récents ont pu donner une idée : thriller proche de l’épouvante (La piel que habito), comédie (Les Amants passagers), mélodrame qui embrasse plusieurs époques (Julieta).

L’aspect tragique du destin de ses personnages y est souvent présent, et l’attraction du drame ainsi que la solidité du schéma dramaturgique sont cependant des constantes du travail d’Almodóvar.

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« Le Jeune Ahmed », de Jean-Pierre et Luc Dardenne

L’un des principaux mérites du cinéma de Jean-Pierre et Luc Dardenne est de ne jamais devancer les intentions de leurs protagonistes.

Souvent placée derrière eux, leur caméra les suit docilement, épouse les contours de leurs trajectoires chaotiques, s’efforce d’en saisir le corps, l’énergie, et de les contenir dans le cadre de jeu. Manière de faire de la mise en scène un espace propre à circonscrire, à définir le sujet existant (thèmes et personnages).

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« Électre/Oreste », d’Ivo van Hove, à la Comédie-Française

Suliane Brahim, Christophe Montenez © Jan Versweyveld

Monter un classique grec est tout autre chose que reprendre un classique français. Pour un classique français, le public a toujours une idée, peut-être reçue, peut-être savante, de ce que doit en être ou avoir été la version traditionnelle (sinon historique) ; et il mesure alors l’écart produit par la nouvelle production, son conformisme ou son originalité, sa mémoire étant toujours partiellement préparée au sujet, au jeu et à la langue.

En revanche, pour une pièce de Sophocle ou Euripide, le spectateur manque de repères. Sauf doté d’une culture érudite, il sait peu des représentations antiques, et la version qui lui est proposée tient autant de la découverte du théâtre grec du Ve siècle av. J.-C. que de l’appréciation d’une version nouvelle d’une pièce ancienne. Continuer la lecture

« An Irish Story – Une histoire irlandaise », de Kelly Rivière

Kelly Rivière dans « An Irish Story » © David Jungman

À l’expression désormais admise « seule en scène », dont nous nous méfions pour les shows comiques, performances d’acteurs ou suites de sketches plus ou moins improvisés qu’elle suppose, nous préférons la formulation « seule sur scène » où le récit tient lieu de fiction. À l’exemple des mises en scène théâtrales de Mémoires d’un fou ou du Horla que nous avons vu naguère.

Encore que dans le cas de Kelly Rivière et son spectacle An Irish Story – Une histoire irlandaise, il soit difficile de parler de solitude sur scène tant l’actrice (née en 1979) remplit l’espace avec la quinzaine de personnages qu’elle incarne tour à tour.

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Les Nabis : des Beaux-Arts aux Arts décoratifs

Un coup de génie

Fin des années 1880. Paul Sérusier (1864-1927) n’est encore qu’un peintre académique, largement méconnu. Quand il se rend à Pont-Aven pour y recevoir les conseils de Paul Gauguin, il ne sait pas qu’en quelques minutes – le temps nécessaire à transfigurer une planchette en bois de 27 centimètres sur 21 ! –, il va sceller non seulement son destin mais aussi et surtout celui d’une part importante de la peinture moderne.

« Comment voyez-vous cet arbre ? », lui aurait demandé celui qui n’allait pas tarder à rejoindre Vincent Van Gogh en Arles.

« Il est bien vert ? Mettez donc du vert, le plus beau vert de votre palette ; et cette ombre, plutôt bleue ? Ne craignez pas de la peindre aussi bleue que possible. »

L’élève s’exécute. L’humble quadrilatère se couvre de magie. Les couleurs apparaissent vives, pures, saturées, posées en à-plats, cloisonnées les unes par rapport aux autres. Pas de couche préparatoire, ni de dessin sous-jacent. La petite étude, peinte d’après le motif, rejette l’approche mimétique et la profondeur de champ. Le modelé s’estompe et la forme tend vers l’abstraction colorée.

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« The Dead Don’t Die ». Jim Jarmusch ou la subversion des genres cinématographiques

Jim JarmuschOn sait depuis Tabou de Jacques Tourneur (Walking with a zombie, 1943) – dont l’atmosphère angoissante est destinée à agir comme la magie vaudou – et les films de George Romero que le genre du film de zombies peut donner des chefs-d’œuvre.

Plus récemment dans Dernier train pour Busan, de Yeun Sang-Ho (2017), à la fois métaphore morale, sociale et politique, les zombies incarnent la contagion de l’agressivité et de l’égoïsme. Leur monstruosité physique met en évidence la monstruosité morale latente des gens dits normaux dans une société dite civilisée.

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« Les Météorites », de Romain Laguna

L’été. Le sud.

Nina, 16 ans, travaille dans un parc d’attractions. Une mère vaguement présente, quelques rares sorties, l’adolescente s’ennuie.

Morad, frère d’une de ses collègues, apparaît soudain. Elle s’en amourache, découvre la sexualité, avant que le garçon ne s’éclipse brutalement. Perdue, Nina poursuit seule son chemin…

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« Manuscrits de l’extrême : prison, passion, péril, possession » à la BNF

Bernard Maître, résistant, arrêté le 20 décembre 1943 et enfermé à la prison de Lure.
Message réclamant du matériel pour s’évader, écrit à la pointe d’épingle.
© BnF, Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon.

Quand la page prend feu

Face à l’exposition qui a débuté le 9 avril dernier, on n’aura qu’un seul regret : qu’elle ne dure pas au-delà du 7 juillet. On passe dans les quatre salles un moment exceptionnel et on aimerait le partager longtemps, on pense à celles et ceux qui n’habitent pas Paris ou la France et qui ne pourront voir les documents exposés, ou cachés à la lumière.

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