« Monrovia, Indiana », de Frederick Wiseman

Le dernier film du documentariste Frederick Wiseman est souvent présenté dans la presse comme une exploration de l’Amérique trumpienne – c’est-à-dire celle qui lui a permis d’être élu et qu’il symbolise. Wiseman délaisse alors la description des institutions culturelles pour se plonger au sein d’une Amérique anonyme, éternelle, dont le paysage essentiellement agricole, à peine rayé de quelques routes, semble ne fluctuer qu’au gré des saisons et du rythme des pluies.

Dans le portrait continu que ses films dressent de son pays, Wiseman ne s’intéresse plus à la place de la culture et de l’éducation (c’était son film précédent, Ex Libris : The New York Public Library), ni à l’articulation politique des différentes cultures ou communautés (In Jackson Heights). Ces deux films se déroulaient dans sa ville, New York. Celui-ci s’intéresse précisément à son envers : non une mégalopole mais une toute petite bourgade d’à peine un millier d’habitants ; non la formation intellectuelle mais le travail des champs et des animaux ; non un cœur bouillonnant mais un village à l’écart, jaloux et soucieux de cet écart justement.

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« Dieu existe, son nom est Petrunya », de Teona Strugar Mitevska

Il est des films dont l’économie dramatique est inversement proportionnelle à l’intensité qu’elle génère. La modestie des moyens mis en œuvre conduit à un heureux resserrement de l’intrigue, interdisant toute ligne de fuite inutile.

Dieu existe, son nom est Petrunya, cinquième long-métrage de Teona Strugar Mitevska, une cinéaste macédonienne méconnue en France, est de ceux-là. En l’occurrence, son film s’appuie sur une contextualisation simple, efficace, inspirée de la règle des trois unités.

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François Truffaut, « Chroniques d’“Arts Spectacles”, 1954-1958 »

Écrivain de cinéma

Voilà des pages de passion et de polémiques, de parti-pris et d’éreintements, de lances rompues et de défenses pleines de panache. François Truffaut que l’on découvre dans ce recueil de critiques est un jeune homme ardent, souvent en colère, mais aussi prompt à rendre hommage, à dire son admiration quasi filiale à l’égard de cinéastes que l’on considère alors comme « vieillis ».

Ces vieillards se nomment Abel Gance, Jean Renoir, Sacha Guitry ou Fritz Lang. Le jeune critique, qui apprend son métier dans l’hebdomadaire Arts-Spectacles, célèbre leurs œuvres. Et déjà, dans son apologie du cinéma qui sort des studios, qui retrouve le soleil, il annonce le jeune cinéma, celui de Varda avec La Pointe courte, de Louis Malle avec Les Amants, et surtout de Vadim avec Et dieu créa la femme.

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« L’Adieu à la nuit », d’André Téchiné

À côté des conflits familiaux, le motif de la transition juvénile traverse une bonne part de l’œuvre d’André Téchiné. Des Roseaux sauvages (1994) à Quand on a 17 ans (2016), le réalisateur en a exploré les ressorts, les troubles et les ivresses, les rêves et les violences.

Le déchirement de l’intime, fragile moment où tout bascule et verse progressivement dans l’après, est sans nul doute ce qui caractérise le mieux son travail sur la jeunesse. La découverte du corps et l’éveil à la sexualité imprègnent son cinéma d’un sensualisme animal, partagé entre l’ombre et la lumière des sentiments, les gestes instinctifs et l’élan vers la douceur. Les décors, la nature et ses éléments, y jouent un rôle de prime importance.

C’est encore le cas dans son nouveau long-métrage de fiction, vingt-troisième de sa carrière et le plus stimulant depuis longtemps, L’Adieu à la nuit. Sauf que la nature, pourtant omniprésente, est cette fois ignorée des jeunes protagonistes, et la sensualité absente de leur existence. Et pour cause, ils – Alex (Kacey Mottet Klein) et Lila (Oulaya Amamra) – ont décidé de se livrer au jihad.

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« La Flor », de Mariano Llinas, florilège, anthologie ou brassée d’histoires ?

Une corolle composée de quatre pétales : les quatre comédiennes, vedettes à tour de rôle d’histoires sans dénouement ; un pistil : une histoire qui commence et se termine ; et une tige : l’histoire qui commence à la moitié et se termine avec le film.

Tel est le sens très pédagogique de cette ébauche de fleur, dessinée d’entrée de jeu par le cinéaste Mariano Llinas, qui figure sur l’affiche : elle nous donne la structure narrative du film. Est-ce d’ailleurs bien d’un film qu’il s’agit avec cette œuvre d’une ambition immodérée ?

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« Les Grands Squelettes », de Philippe Ramos

Qu’est-ce qui peut bien occuper l’esprit des gens que l’on croise parfois dans la rue, assis sur un banc ou dans un autobus, le regard dans le vague ?

À quelles secrètes introspections s’adonnent-ils ? De quels tourments sont-ils la proie ? Vers qui ou quoi tournent-ils leurs pensées ? Quelles idées les travaillent ?

C’est à ces questions a priori sans réponse, c’est-à-dire ouvertes à une infinité de possibles, que le réalisateur Philippe Ramos (Capitaine Achab, 2007) s’est attelé pour son cinquième long-métrage dont le titre, Les Grands Squelettes, traduit la volonté de mettre à nu, de percer un peu du mystère de l’être, de franchir les limites de l’enveloppe protectrice.

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« Comme si de rien n’était », d’Eva Trobisch

Les propositions de cinéma qui nous viennent d’outre-Rhin font, depuis plusieurs années, plaisir à voir. Et ce, d’autant que le 7e Art allemand revient de loin. Moribond dans les années 1990, il mit près de deux décennies à trouver la voie de la guérison. Et, chose curieuse, le remède qu’il se trouva était lui-même l’expression d’un mal, d’un inconscient collectif miné par les conflits et tensions qui déchirèrent le pays au cours du XXe siècle.

L’histoire allemande, et ce que la fiction en tira, allaient donc rappeler les foules dans les salles. Où l’on put découvrir tour à tour Good bye Lenin ! de Wolfgang Becker en 2003 (longtemps inscrit au programme de Collège au cinéma), La Chute d’Oliver Hirschbiegel en 2004 et La Vie des autres de Florian Henckel von Donnersmarck, Oscar du meilleur film étranger en 2007.

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« Fanny et Alexandre », d’Ingmar Bergman, mise en scène de Julie Deliquet

Gaël Kamilindi, Denis Podalydès, Rebecca Marder, Julie Sicard, Jean Chevalier © Comédie-Française

La grande famille du théâtre…

Rarement expression toute faite n’aura trouvé meilleur emploi que pour désigner l’adaptation de Fanny et Alexandre du cinéaste et dramaturge Ingmar Bergman (1918-2007) qui se joue actuellement à la Comédie-Française.

Des voix et des rires résonnent derrière le rideau qui ne s’est pas encore levé. Ou qui vient de tomber… C’est la fin d’un spectacle – et le début du nôtre. Un comédien et directeur de théâtre, Oscar Ekdahl (Denis Podalydès), entrouvre le rideau et s’approche jusqu’à l’avant-scène, et nous remercie d’être venus assister à la dernière de sa pièce du 24 décembre. L’œil de l’acteur brille de joie, heureux du miracle de la représentation qui vient de s’accomplir, heureux de ce que l’espace du dedans (le théâtre) offre de refléter et de comprendre l’espace confus du dehors, heureux de saluer en face son public sans qui il ne serait acteur que de lui-même. Heureux enfin d’inviter tout le monde à la première d’Hamlet, à la rentrée prochaine.

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