« Mektoub, my love : canto uno », d’Abdellatif Kéchiche, un long moment d’éblouissement

"Mektoub, my love : canto uno", d’Abdellatif KéchicheLa sortie d’un film du talentueux Abdellatif Kéchiche ne passe jamais inaperçu. Comme La graine et le mulet (2007), Vénus noire (2010) et La Vie d’Adèle (2013), Mektoub, my love : canto uno arrive sur les écrans chargé de sa petite odeur méphitique émanant des fâcheries entre le réalisateur et ses partenaires financiers.

Nous passerons, bien sûr, sur ce qui finit par apparaître comme une douloureuse (mais nécessaire) méthode de travail, et laisserons aux gazettes gourmandes de potins le loisir de dévoiler les dessous du litige pour nous intéresser à ce qui fait la spécificité de la cinématographie de Kéchiche : sa durée filmique, comme moyen d’explorer les possibilités de l’être.

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« La Prière », de Cédric Kahn, un acte de foi dans la jeunesse éprouvée

Cédric Kahn est un des meilleurs réalisateurs français actuels. Des récits de faits de société comme Roberto Zucco (2001) ou Vie sauvage (2014), de très belles adaptations comme celle de L’Ennui d’Alberto Moravia (1998) l’ont fait reconnaître par la profession et par le public. Il aime les intrigues hors du commun et les personnages asociaux, marginaux ou retirés du monde. Il traite ici un sujet délicat : la désintoxication et la réinsertion de jeunes drogués.

Thomas, un garçon de vingt-deux ans, arrive dans une communauté isolée en pleine montagne qui reçoit d’anciens toxicomanes pour les réadapter. Son visage balafré, en gros plan, est la première image que nous voyons. Il dénote l’état physique et moral pitoyable d’un garçon blessé, révolté, incapable de communiquer. Sa détresse saute aux yeux.

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« Phantom Thread », de Paul Thomas Anderson, ou l’art de bâtir une intrigue

"Phantom Thread", de Paul Thomas AndersonDans le Londres des années 50, le célèbre couturier Reynolds Woodcock (appréciez le jeu de mots ironique et l’hommage à Hitchcock) habille la famille royale, les stars de cinéma, les héritières, les gens du monde.

Mannequins et maîtresses se succèdent dans sa vie, mais seules deux femmes comptent vraiment: sa sœur tout d’abord, sa complice de toujours et son bras droit, et le fantôme de sa mère, qui l’obsède.

Il ne vit que pour son travail et crée des robes uniques, de véritables œuvres d’art dont chacune recèle un message secret, un fil caché (phantom thread), une maxime occulte, connue de lui seul. Et, sur lui, il porte en permanence, cousues dans une couture de sa veste, une mèche de cheveux et la photo de sa mère.

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« Wajib, l’invitation au mariage », d’Annemarie Jacir

"Wajib, l’invitation au mariage", d’Annemarie JacirDeux hommes dans une voiture. Le père, le fils. Qui, durant une journée, circulent dans la ville, discutent, plaisantent, se confient, se disputent, et s’arrêtent régulièrement pour rendre une courte visite à la famille ou aux amis.

Le porte-à-porte auquel les deux hommes se livrent patiemment répond au « wajib » (« devoir »), une coutume palestinienne consistant à remettre en main propre des dizaines (des centaines !) d’invitations de mariage.

En l’occurrence, celui d’Amal, fille de l’un, Abu Shadi, professeur, la soixantaine, divorcé, et sœur de l’autre, Shadi, architecte d’une quarantaine d’années, installé à Rome. Deux personnages interprétés avec brio par les acteurs Mohammad Bakri et Saleh Bakri, respectivement père et fils, à l’écran comme à la ville.

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« Une aventure théâtrale, 30 ans de décentralisation », de Daniel Cling

Daniel Cing, "Une aventure théâtrale, 30 ans de décentralisation"Alors que pour beaucoup, actuellement, le spectacle vivant reste loin derrière les divers écrans dont nous disposons, il semble important de rappeler, ou d’apprendre, que, il y a quelques décennies, l’ensemble des artisans de l’art théâtral a voulu faire connaître celui-ci à toute la population française, et plus seulement parisienne, et sans renier sa qualité artistique.

C’est ce que montre le film de Daniel Cling, Une aventure théâtrale, 30 ans de décentralisation, qui avait été présenté en juillet dernier au Festival d’Avignon, et qui vient de sortir en France en janvier 2018. Ces « 30 ans » sont en fait 34, le film partant de 1947, année où Jeanne Laurent, sous-directrice des spectacles et de la musique au département Arts et Lettres du ministère de l’Éducation nationale, initie cette décentralisation, jusqu’à l’élection de François Mitterrand, qui coïncide avec la fin de cette aventure.

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« Les Héritiers », de Marie-Castille Mention-Schaar. Pour un cinéma de résistance

Ahmed"Les Héritiers", de Marie-Castille Mention-Schaar © Guy FerrandisDans son essai, L’Identité malheureuse (2013), Alain Finkielkraut prenait comme exemple à charge contre une école « sans lois » le film La Journée de la jupe. Il omettait de fait sciemment des représentations cinématographiques des lieux d’enseignement moins désespérantes, comme l’admirable film documentaire Nous, Princesses de Clèves.

Les années 2000 ont d’ailleurs été propices à une intrusion de la caméra « entre les murs » afin d’y capter envers et contre tout le meilleur, comme en témoignent singulièrement La Cour de Babel et plus récemment Les Héritiers, réalisé par Marie-Castille Mention-Schaar en 2014.

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« La Douleur », d’Emmanuel Finkiel, d’après Marguerite Duras, adaptation exemplaire et grand film sur la mémoire

Benoît M"La Douleur", d'Emmanuel Finkiel © Les Films du LosangeEmmanuel Finkiel s’était signalé en 1995 par un court métrage bouleversant de finesse et de sensibilité, Madame Jacques sur la croisette. On y découvrait la façon de filmer très personnelle d’un jeune réalisateur qui fut l’assistant des plus grands, Kieslowski, Tavernier, Godard. Et sa prédilection pour les portraits de comédiens âgés, tels que Shulamit Adar et Nathan Cogan, qui sont également des protagonistes du film suivant, Voyages.

Ce film était consacré à ces vieillards étonnants qui peuplent encore les cafés de Tel Aviv, rescapés des camps, naufragés de la diaspora, orphelins de l’histoire. Le cinéaste y met en scène trois femmes en quête de souvenirs dans trois récits différents situés sur la route d’Auschwitz, à Paris et à Tel Aviv. Chacune d’elles essaie de reconstituer le puzzle d’une mémoire lacunaire. Chacune d’elles est liée aux deux autres.

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« Une saison en France », de Mahamat-Saleh Haroun

"Une saison en France", de Mahamat-Saleh HarounDepuis Abouna (2002), son premier long-métrage de fiction inscrit au programme de « Collège au cinéma », Mahamat-Saleh Haroun, metteur en scène tchadien installé en France depuis 1982, développe une réflexion féconde autour de la double question de l’enfance sacrifiée et de la défaillance des pères.

Son nouvel opus, Une saison en France, ne fait pas exception. Le sujet est au cœur de son dispositif, cette fois placé en France, à Paris. Où Abbas, professeur de français, et ses deux enfants ont échoué après avoir fui la guerre civile qui fait rage en Centrafrique.

Dans l’attente du droit d’asile, la vie s’organise. Cahin-caha. Les enfants sont scolarisés, et Abbas travaille sur un marché où il a rencontré Carole, une fleuriste, qui l’aime et le soutient dans ses démarches administratives.

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