« Ayka », de Sergey Dvortsevoy : travailler ou mourir

On avait quitté Sergey Dvortsevoy sur une excellente impression. Tulpan, son premier long-métrage de fiction, doublement récompensé – prix Un Certain Regard et prix (défunt) de l’Éducation Nationale au Festival de Cannes –, nous avait ravis. C’était il y a dix ans. En 2008. Depuis, plus rien.

L’histoire tragi-comique de Tulpan devait alors se confondre dans notre esprit avec la possible destinée de son auteur, que l’on imaginait rendu à la simplicité de la vie agraire de la steppe kazakhe de ses origines.

Et puis, voilà qu’au printemps dernier, le cinéaste présenta un nouvel (et second) opus à Cannes, où il reçut le prix d’interprétation féminine pour la jeune Samal Yeslyamova, extraordinaire dans le rôle-titre.

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« Rafiki », de Wanuri Kahiu

Ce film est une curiosité cinématographique. Ce n’est pas tant le thème qui le rend singulier (une rencontre entre deux jeunes femmes qui devient une histoire d’amour et d’attirance réciproque), ni même la forme (qui essaie d’associer la naïveté de la romance à la violence des conventions sociales), mais son origine : c’est un film tourné au Kenya, à Nairobi, et il montre comment la naissance du sentiment amoureux peut heurter les préjugés hétérosexuels.

Cette histoire qui peut paraître assez stéréotypée devient intéressante quand elle permet l’immersion dans une réalité très différente, cette société africaine plutôt aisée, à la fois dynamique et marquée par des conventions masculines pesantes et souvent méprisantes.

L’appel à la tolérance que lance le film touche lorsqu’il est allié à un regard précis sur les mécanismes sociaux et sur la façon dont le système social est structuré.

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« Une affaire de famille », d’Hirokazu Kore-eda

Kairi Jyo dans « Une affaire de famille », d’Hirokazu Kore-eda © Wild Bunch Germany

La famille habite depuis longtemps l’œuvre du cinéaste japonais Hirokazu Kore-eda. Quelle que soit la forme qu’il lui prête – groupe endeuillé (Distance, 2001 ; Still walking, 2008), fratrie abandonnée (Nobody knows, 2004) ou séparée (I wish, nos vœux secrets, 2011), famille déchirée (Tel père, tel fils, 2013 ; Après la tempête, 2017) ou recomposée (Notre petite sœur, 2015), le réalisateur en questionne le sens et s’interroge sur ce qui, au juste, fait famille.

Ce qui relie vraiment, entre loi sanguine et lien civil, entre la biologie qui oblige et l’alliance que l’on noue librement.

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« Un peuple et son roi », de Pierre Schoeller

Le troisième film de Pierre Schoeller peut absolument intéresser des enseignants, que cela soit dans le cadre d’un cours de lettres comme dans celui d’un cours d’histoire.

Le film se situe entre la prise de la Bastille et la décapitation de Louis XVI et ces balises sont précisément représentées dans le film de façon à constituer précisément un début et une conclusion.

C’est ce qui guide le récit : comment est-on passé de la prise de la Bastille à la mort du roi ? Quand cette mort est-elle devenue nécessaire ? Pour qui ? Selon quels principes, avec quelle philosophie ?

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« Amin », de Philippe Faucon. Le destin de l’étranger entre liberté et destin

Moustapha Mbengue dans "Amin", de Philippe Faucon © Pyramide distribution

Moustapha Mbengue dans « Amin », de Philippe Faucon © Pyramide distribution

Le nouveau film de Philippe Faucon paraît s’inscrire facilement dans la galerie de personnages contemporains et émouvants qu’il sait souvent créer.

Après s’être intéressé à l’émancipation des jeunes filles ou des jeunes femmes avec Muriel fait le désespoir de ses parents ou Samia, après avoir essayé de montrer les questions qui se posent aux mères maghrébines (dans Fatima) ou à celles qui ont l’âge d’être grands-mères (avec le film Dans la vie où s’entraident une juive et une musulmane), Faucon revient à des portraits d’hommes en crise, entre deux pays, entre deux familles.

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« Amanda », de Mikhaël Hers

« Amanda », de Mikhaël HersLe sujet d’Amanda est assez classique, la façon qu’a le cinéaste de le traiter l’est beaucoup moins. Un jeune homme, David (Vincent Lacoste), doit s’occuper de sa petite nièce de neuf ans, Amanda, après le décès brutal de sa mère, Sandrine, tuée dans un attentat.

Les récits de deuil sont courants, les prises de conscience et les témoignages de responsabilité également. Quant à la relation enfant-adulte, elle constitue un axe dramatique très fréquent. L’enjeu du film est de se placer dans un contexte politique contemporain brûlant et de le désactiver pour préférer une forme de délicatesse qui permet de décrire un bouleversement intime.

Il serait pourtant excessif et caricatural de dire que l’attentat n’est qu’un prétexte. Il est absolument essentiel que ce soit un attentat et non un accident de voiture, par exemple. Hers veut montrer le climat d’une grande ville aujourd’hui pour ériger son film en antidote, voire en contre-modèle. Il faut absolument qu’il y ait un fondement politique pour que l’énergie solaire et positive que dispense le film puisse apparaître comme un acte de foi, une décision morale face à la vie, et non comme une légèreté.

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« Heureux comme Lazzaro », d’Alice Rohrwacher

Heureux comme Lazzaro est un film rare à plus d’un titre : réalisé par une jeune cinéaste italienne qui n’a même pas encore quarante ans, il fait entendre une voix étonnante dans le cinéma européen. Alice Rohrwacher ne cherche pas à faire de la psychologie, mais dresse un constat sans appel de la décadence italienne et de la fracture au sein de son pays.

Elle n’arbore pas un message écologique ou féministe, mais montre avec finesse la force immémoriale de la nature et la façon dont les hommes et les femmes la vivent et la sentent. Elle veille à parler de ce qu’elle voit et ressent à l’instant présent, mais la direction réaliste de son film et de sa parole est sans cesse tressée à une appréhension illimitée pour tout ce qui est de l’ordre de la légende, de la croyance (pas seulement de la foi), d’un ordre suprahumain dans lequel baigne notre existence.

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« Suspiria », de Luca Guadagnino, le sublime et l’horreur

Après Call me by your name (2017) et A bigger splash (2015), remake de La Piscine de Jacques Deray, on n’attendait pas du cinéaste italien Luca Guadagnino une plongée dans le fantastique horrifique de Dario Argento, le roi du thriller, du gore et de l’horreur.

Pourtant ce réalisateur le fascine depuis l’enfance et il a enfin osé relever le défi de tenter une nouvelle version de Suspiria, le film le plus abouti de la trilogie formée avec Inferno et La troisième mère.

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