Un atelier d’écriture poétique à partir de la photographie en classe de seconde

 

Un atelier d’écriture poétique à partir de la photographie en classe de seconde

« M’aimez-vous assez pour placer un cadenas à mon nom sur le pont des Arts ? »

Imager / Imaginer

Quand photographie et écriture se co-fondent

Atelier d’écriture poétique à partir de la photographie en classe de seconde
mené en partenariat avec Charlotte Escamez, artiste intervenante

.L’écriture d’invention dans les classes de lycée

La pratique de l’écriture d’invention dans les classes de lycée passe par une écriture d’imitation ou de transposition. Cette écriture rencontre souvent de nombreuses difficultés : mauvaise compréhension des consignes, rapidité de l’exécution, risque de l’imitation servile, image latente de l’exercice scolaire sans recherche stylistique… Afin de rendre les élèves plus conscients de leur pratique de l’écriture, plus autonomes et plus libres, on peut leur proposer des activités qui les mettent en situation de maîtriser le processus de l’écriture en même temps qu’ils écrivent.

Il peut sembler utile de passer par une phase de prévision, d’anticiper l’écrit à travers des systèmes sémiotiques différents : la liste, le story board, la note d’intention, le croquis, le dessin, l’image.

Les cahiers d’enquête d’Émile Zola peuvent ici servir d’ancrage à l’activité réflexive. Il est également indispensable, et ceci n’a rien de contradictoire avec la démarche zolienne, de rappeler au bon moment que le cadre d’une écriture admet du jeu et peut privilégier l’immédiateté, le non-prémédité.

« … Et j’aurais retracé le vieil itinéraire
Refait patiemment dans le passé décrit
Les pas réels qui nous menèrent
D’un bout à l’autre de Paris

D’un bout à l’autre de la nuit et de nous mêmes
Les yeux perdus le cœur battant la tête en feu
Pris à notre propre système
Battus à notre propre jeu. »

Aragon, « Les mots m’ont pris par la main »,
Le Roman inachevé, Gallimard, 1956

 

Pourquoi écrivez-vous ?

La première enquête de la revue Littérature, en mars 1919, posait comme question : « Pourquoi écrivez-vous ? » Écrire est un geste signifiant qui interroge à sa racine la notion d’auteur. Or cette notion d’auteur peut inquiéter l’élève, qui se sent jugé. Écrire à plusieurs, comme le faisaient les surréalistes, et partir de l’image pour estomper les contours du statut individuel de l’auteur, permet de récuser le mythe du génie intrinsèque du sujet créateur : sa responsabilité devant une parole ne fait alors plus que le traverser puisque c’est un moment dans un processus, dans une intention de travail.

Ce peut être un moyen rassurant pour l’élève de mettre hors-circuit pour un temps le contrôle rationnel et critique un peu étouffant qu’il peut rencontrer dans les exercices scolaires. Le refus du savoir-faire académique, de la main trop habile, la non-spécialisation revendiquée, sont autant de moyens de redonner du souffle à l’écriture.

On peut ici lancer l’écriture grâce à l’image en ne retenant comme critères de la qualité de la production, à l’instar de Soupault et de Breton, que la qualité poétique, l’aspect insolite de l’énoncé, ou encore le rire sauvage et, pourquoi pas, la nécessité intérieure.

L’image a été largement exploitée par les surréalistes et elle a montré à quel point elle pouvait stimuler l’imaginaire : source de provocation, de non sens, d’absurde, de détournement, collages, images de rêves élaborées par déplacement et condensation, créant une inquiétante étrangeté, moyen de connaissance, « inséparable de son mystère », selon Magritte (Écrits complets, Flammarion, 1979), elle permet de changer les rapports que les choses entretiennent habituellement ensemble en jouant de tous codes conventionnels établis, toutes les valeurs. L’image est un langage. On peut substituer un mot à une image et inversement. Elle peut permettre aussi de changer la vie, ce qui paraît particulièrement intéressant pour des élèves de seconde, parfois en pleine révolte.

C’est ce préalable qui a guidé ce travail mené dans une classe de vingt-cinq élèves en classe de seconde, à profil littéraire.

.Dans l’atelier des photographes

On a décidé de partir de l’image, plus précisément de la photographie, et de réfléchir à toutes les étapes, de la création à la réception. Il s’est donc agi dans un premier temps d’initier les élèves à l’art de la photographie, modestement, en les emmenant voir des expositions très différentes, l’une sur le paysage en photographie, au Musée du Jeu de Paume : l’exposition d’Adams sur l’invention du paysage, l’autre sur Brasaï et de suivre des conférences sur la photographie.

• Des outils d’analyse de la photographie ont été remis aux élèves.

• Puis par groupes de trois ou quatre, ils ont été invités à choisir une photographie de l’exposition Brasai, à la décrire, puis à expliquer pourquoi ils l’avaient choisie.

À cette étape, il ne s’agissait que de familiariser les élèves avec l’art de la photographie. Mais il s’agissait aussi de leur faire comprendre certaines notions qui leur seraient utiles dans la suite de leur apprentissage.

C’est pourquoi on a travaillé à partir de la lecture d’extraits de La Chambre claire de Roland Barthes et des concepts de « spectrum, » d’« operator »et de « spectator ».

La lecture de ce texte leur a permis d’appréhender qu’on pouvait regarder une photo selon trois points de vue : faire, subir, regarder.

L’operator c’est le photographe, le spectator c’est nous tous, qui compulsons tous les jours des livres, des images, et celui qui est photographié, la cible, c’est le spectrum.

Surtout cela a permis aux élèves de comprendre qu’on pouvait appréhender une photographie d’un point de vue différent : celui du regardé, et celui du regardant et plus largement, un point de vue rationnel, construit, éduqué culturellement, un point de vue passif, le point de vue de l’objet photographique où je ne coïncide jamais vraiment avec mon image. Devant l’objectif, photographié par, je suis à la fois celui que je me crois être, celui que je voudrais qu’on me croie, celui que le photographe me croit être, et celui dont il se sert pour exhiber son art. On me désapproprie de moi. Devenu spectateur d’une photographie, j’entre par le point de vue émotionnel, le punctum : la photo m’anime, elle me touche, me transporte, parfois, au-delà des cadres de l’entendement.

Par ailleurs, nous sommes aussi partis de la réflexion de Robert Adams dans ses Essais sur le Beau, en photographie et principalement de cette phrase : « les images de paysage ont, je pense, trois vérités à nous offrir : géographique, autobiographique et métaphorique. La géographie seule est parfois ennuyeuse, l’autobiographie souvent anecdotique et la métaphore douteuse. Mais ensemble ces vérités se consolident l’une l’autre et renforcent ce sentiment que nous essayons tous de garder intact : une tendresse pour la vie. »

Lors des différentes expositions avec les conférenciers, les élèves ont appris à être plus attentifs au cadrage, à la prise de vue, aux lignes, à la narration, à la remise en cause de la perspective traditionnelle obtenue par des plans en plongée et contre-plongée, qui rendent impossible une prise de vue complète du sujet. Ils ont appris que l’identification de la ville avec un paysage naturel se fait par la simplification en lignes, masses, plans qui s’entrechoquent, selon une vision beaucoup plus nette, graphique, abstraite, voire géométrique.

.Le projet pédagogique-cadre

Ce projet s’inscrivait dans le programme,  « La poésie du romantisme au surréalisme ». Avec le déroulé suivant :

• Étude d’une œuvre intégrale : Nadja, d’André Breton.

• Étude d’ extraits en classe :

– L’Incipit du roman.

– La critique du roman traditionnel.

– La rencontre avec Nadja.

– Les poèmes de Nadja, œuvre surréaliste.

• Lecture cursive : L’Amour, la poésie, de Paul Eluard

• Activités complémentaires, outre l’atelier photographique et rédactionnel :

– Visite de l’exposition sur les modernités plurielles au musée Beaubourg

– Sortie au théâtre de la ville : Rhinocéros, de Ionesco..

L’atelier d’écriture mené en parallèle

Ses objectifs :

• Observer le rôle de l’image surréaliste, le rôle de l’image en regard du texte surréaliste, les principes esthétiques qui sous-tendent ce rôle.

• Découvrir l’esthétique surréaliste avec la lecture d’extraits de Nadja d’André Breton, du Paysan de Paris d’Aragon, du flâneur des deux rives d’Apollinaire. Étude de textes de Roubaud, Ponge, Perec sur Paris (une autre approche, plus oulipienne).

L’image dans « Nadja »

Nadja est un texte difficile, et l’utilisation de la photographie par n’épuisent pas ce mystère. Lorsqu’il prétend reproduire simplement la réalité contre les faussaires de la description littéraire en écrivant dans l’Avant-dire : « L’abondante illustration photographique a pour but d’éliminer toute description – celle-ci frappée d’inanité par le Manifeste du surréalisme », nous ne pouvons nous en tenir à cette boutade, pas plus que nous ne pouvons faire de Nadja un compte rendu clinique, comme le prétend Breton dans la même phrase « le récit se calque sur celui de l’observation médicale » (Avant-dire, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 645).

Les images, dans Nadja, ont parfois un rôle d’illustration, elles ont une fonction référentielle, mais souvent elles sont redondantes par rapport au récit, ce qui témoigne d’un acte d’ouverture sur l’imaginaire : le texte se fissure et laisse entrer par les béances tout l’inconscient du spectateur lecteur invité à habiter de son imaginaire les marges laissées par la photo, et le jeu entre photographie et texte.

Plusieurs réseaux visuels se conjuguent dans Nadja : portraits, visages, lieux, architectures urbaines, affiches, textes, œuvres citées. Ces images ont une valeur documentaire, mais aussi une valeur intrinsèque, valeur poétique, et valeur de montage et d’assemblage. En composant ensemble des éléments hétérogènes, le texte et les images, l’œuvre recourt au collage.

L’image fonctionne encore comme un équivalent des mots. Constatant que les images restent opaques, et demandent à entrer en relation les unes avec les autres, le lecteur est invité à adopter le même type de lecture en cherchant les correspondances, les analogies, les fulgurantes coïncidences et « les faits précipices » entre les mots et les pages. Parfois l’image devient métaphore : lorsqu’il s’agit d’évoquer les yeux de fougère de Nadja, Breton procède à un collage de photos qui évoquent une femme-fleur..

Photographie et topographie parisienne :
de Zola aux surréalistes

Afin de rendre leur pratique de la photographie et de l’écriture plus concrète, les élèves ont été invités à écrire à plusieurs : outre l’émulation que produit le travail, ce type d’exercice correspond aux recherches ludiques des surréalistes.

Partir de la ville de Paris comme sujet photographique nous a semblé aller de soi : la ville avait déjà servi de support pendant l’année : par l’étude d’un roman réaliste, La Curée, de Zola, qui étudie les grandes transformations de la capitale sous la direction du baron Haussmann, grands travaux où Zola voit le libre cours donné à la spéculation et à l’appétit de jouissance.

Les élèves avaient déjà développé des stratégies d’écriture inspirées de la méthode zolienne : cahiers d’enquêtes, récits à support de croquis, au moment où ils avaient dû s’intéresser à la construction du centre Beaugrenelle dans le quartier de leur école, pour écrire un article en se référant à la rhétorique de l’éloge ou du blâme. Habitués aux recherches, aux déambulations et à la mise en œuvre d’un projet à plusieurs, ils ont accueilli ce nouveau projet avec enthousiasme et en connaissance de cause.

La ville de Paris a par ailleurs largement inspiré les surréalistes : leur cafés, leurs foyers de réunion (la rue du Château, la rue Blomet avec son « Bal nègre », ses potagers, ses abattoirs), leurs lieux de déambulations : grands boulevards, rue de Richelieu, vieilles rues de Paris dans le quartier Saint-Merri, tour des alchimistes, Pont-au-Change… Le surréalisme est un courant artistique majoritairement parisien.

Il s’agissait donc pour eux de déambuler à travers les rues et d’attendre ce qui ne manquerait pas de survenir, l’esprit nouveau, la beauté moderne :

« La rue que je croyais capable de livrer à ma vie de surprenants détours la rue avec ses inquiétudes et ses regards était mon véritable élément : j’y prenais comme nulle part ailleurs le vent de l’éventuel. » (André Breton, Les Pas perdus, « Bibliothèque de la Pléiade », p.196.)

C’est par ce vent que les élèves se laisseraient guider à leur tour, en proie au désir, à la quête du merveilleux, devenu réel.

« L’imaginaire est ce qui tend à devenir réel » (André Breton : Essais et témoignages [par] Benjamin Péret [et al.], 1950).

Le plus beau, quand ils chemineraient, restant l’attente, convaincus que le nom créerait la chose, et que le désir aimanterait la rencontre, selon le principe du hasard objectif, qui fait toujours bien les choses, d’excellentes aventures devaient leur arriver.

Découvertes urbaines et esthétiques

Ces déambulations dans Paris devaient aussi leur apporter quelques enseignements:

• C’est bien la présence de l’Autre, comme Nadja, « la créature toujours inspirée et inspirante » (André Breton, Nadja, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 716), qui provoque des perturbations, des transformations, et induit une perception quasi-magique de l’espace parisien.

• C’est la réduplication tardive d’un même itinéraire qui fait saillir le caractère unique, transitoire, éphémère de la beauté moderne. Tout est appelé à disparaître, et la poésie tente de fixer l’éternel dans le transitoire, de conserver une trace de ce qui déjà s’efface, n’est plus. Les élèves ont instinctivement choisi soit des lieux peu fréquentés, tombés en désuétude, vétustes et surannés, refuge contre l’excès de modernité, et trace d’un ancien mode de vie, soit des lieux discrets, où régnait une demi obscurité : impasses, lieux impersonnels, neutres, où tout peut advenir.

De là les métamorphoses, les élans lyriques, les rêveries oniriques, qui ont formé la matière de leurs ouvrages. Beaucoup de lieux de passage aussi (l’Arche de la Défense) comme si ces passages étaient des connecteurs entre le réel et le surréel, ce qui justifiait pour certaines les minutieuses descriptions, le collage des fragments de la réalité dans le discours narratif.

La marche est bien une manière de remettre la métaphysique sur pieds. On ne pense bien qu’en marchant, disait déjà Montaigne, Aragon ne connaît pas d’autre façon de philosopher, seul ou à plusieurs. La marche recrée cet espace d’oisiveté dans un temps où trop d’élèves pensent en terme de « rendement ». Elle permet de comprendre que ne rien faire apparemment peut être utile, parce que cela libère de la contrainte.

• Le déambulateur est bien celui qui transforme imaginairement le paysage, celui qui sait voir au delà des apparences, et peut se faire voyant extra-lucide, accompagné d’un être aimé médiateur comme guide ou source d’inspiration. Finalement le fait n’est point dans l’objet mais dans le sujet.

Les recherches dans Paris étant menées conjointement à la lecture du livre, certains se sont nourris de la lecture de certains passages du livre pour lancer leur imaginaire, et en retour leurs productions ont enrichi la compréhension du livre.

Comment comprendre le croisement souterrain de forces occultes, mythiques, et de l’histoire la plus matérielle qui soit ? Une seule cause ne suffirait pas à expliquer l’influence mystérieuse de certains lieux parisiens privilégiés. Comme ce moment où Nadja s’exclame :

« “Toujours cette main.” Elle me la montre réellement sur une affiche, un peu au-delà de la librairie Dorbon. Il y a là, très au-dessus de nous, une main rouge à l’index pointé vantant je ne sais quoi. Il faut absolument qu’elle touche cette main, qu’elle cherche à atteindre en sautant et contre laquelle elle parvient à plaquer la sienne. “La main de feu c’est à ton sujet, tu sais c’est toi”. » (André Breton, Nadja, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 707.)

On voit à quel point certains lieux parlent à l’imaginaire, livrent un message crypté, déjà écrit, et que l’aventure réelle doit déployer. Certains jeunes gens dans des groupes ont eu à cœur de se prêter à ce travail à la fois de création et d’interprétation, et ont ainsi réellement compris les enjeux du livre.

De la déambulation parisienne à l’écriture

Voici le type de sujets proposés dont les élèves pouvaient s’inspirer :

En groupe, vous allez vous inventer des jeux surréalistes pour vous approprier une géographie parisienne. Exemples de jeu possibles : la liste est ouverte, soyez inventifs, vous devez présenter au moins trois textes.

Exercice n° 1

  • « Si on marquait sur une carte tous les itinéraires par où j’ai passé et si on les reliait par un trait, cela ferait peut-être un minotaure », disait Picasso. À votre tour décalquez votre monstre mythologique sur une carte de Paris et partez à la recherche de la trouvaille. Racontez l’itinéraire. Vous pouvez prendre des photographies.

Exercice n° 2

  • Transformez par photomontage un bâtiment, une rue, une statue publique en objet de rêves et de désirs, écrivez un texte qui explique le résultat.

Exercice n° 3

  • Prenez cinq clichés de Paris. Jetez les par terre, ramassez les photos dans le désordre, racontez une histoire à partir de ces cinq photographies.

Exercice n° 4

  • Choisissez un médium dans le groupe qui vous prédise un avenir, des rencontres…Parcourez Paris et voyez si ses prédictions s’accomplissent.

Exercice n° 5

  • Faites un poème qui sollicite des images surréalistes selon cette définition : « l’image poétique est une création pure de l’esprit. Elle ne peut naître d’une comparaison mais du rapprochement de deux réalités éloignées. Plus les rapports des deux réalités rapprochées seront éloignées et justes, plus l’image sera forte » (Pierre Reverdy, Nord-Sud, 1918). Vous pouvez adjoindre à ce poème des collages.

Exercice n° 6

  • À la manière de Robert Desnos dans la Ballade de Fantomas, imaginez un héros du mal, un héros noir, qui accomplit des crimes mélodramatiques dans Paris. Prenez des clichés qui le mettent en scène, à la manière de Bettina Rheims dans Rose c’est Paris (Bettina Rheims, Serge Bramly, Rose c’est Paris, Taschen, 2016 ).

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Évidemment, les élèves étaient laissés très libres d’adopter d’autres règles du jeu. Certains ont opté pour des questions-réponses, à la manière de Desnos, auxquels correspondaient des dessins automatiques, d’autres ont choisi de rechercher dans leurs photographies, des dessins symboliques ou inspirants, à la manière de Nadja.

Ainsi une photographie représentait une ombre d’une des jeunes filles qui posait à la manière du sphinx,  « répondant au goût de chercher dans les ramages d’une étoffe dans les nœuds du bois dans les lézardes des vieux murs, des silhouettes qu’on parvient aisément à voir » (Nadja, p. 143). Cela leur a permis de voir que les objets qui ont perdu leur valeur d’usage peuvent rapidement acquérir un pouvoir, évocateur, poétique, magique. Ils ont « épanché le songe dans la vie réelle » (Gérard de Nerval, Aurélia).

Le fait de leur laisser une liberté de choix dans leur production permet aussi de faire émerger de véritables singularités. Chacun dispose d’une liberté créative, d’une grande autonomie dans le déroulement de toutes les étapes de leur production. On suit pas à pas les étapes, mais on les laisse libre de les mener comme ils l’entendent. Cela permet de ne pas les enfermer dans un exercice et de leur redonner une marge de manœuvre.

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Quatre séances  d’atelier avec Charlotte Escamez

1. Comment lire une image ? (Semaine 1)

  • Analyse des textes de Robert Adams et Roland Barthes.

Sujet d’écriture :

  • Les élèves partiront d’une photographie sur Paris qu’ils auront choisie parmi celles qu’ils ont prise pour composer leur itinéraire parisien. À partir de la définition du studium et du punctum dans la chambre claire de Roland Barthes, les élèves choisissent une photographie dans leur porte-folio surréaliste et expliquent les choix culturels qui ont présidé à leur sélection.
  • À partir de la définition de l’operator, du spectrum et du spectator dans La Chambre claire, chacun dans un groupe de trois écrit leur réaction devant la photographie prise : exercice sur la transposition du point de vue. Les élèves lisent leurs textes. On établit les coïncidences heureuses à partir de la même photo. Conseils pour enrichir leur texte.

.2. Écriture à partir de la photographie sélectionnée (Semaine 2)

  • Lecture d’extraits du texte de Roland Barthes, La Chambre claire: Le punctum [1] ;
  • Les élèves écrivent sur le punctum de leur photographie. Ils doivent privilégier une écriture expressive, émotive, tout en évitant un lyrisme effusif. Retenir ce qui les a piqués, touchés dans une image.

.3. Lecture de l’extrait du roman autobiographique d’Annie Ernaux, « Les Années » (Semaine 3)

  • Phrase d’amorce : « Toutes les images disparaîtront. » Les élèves doivent sélectionner des photographies ou images qui symbolisent selon eux l’instant, leur actualité, leur époque. Ils écrivent des instantanés, dans une écriture impersonnelle, sélectionnent des événements marquants ou représentatifs de leur vie actuelle, grâce à un choix d’images tirées de publicités, de films, etc. Ils privilégient une écriture de la concision, de la pointe, et emploient différents registres.
  • Objectif : définir la modernité poétique, la mettre en rapport avec l’image.

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4. Après la lecture d’extraits de textes surréalistes (Semaine 4)

  • Mise en place de jeux surréalistes devant aussi susciter l’écriture poétique à partir d’images:
  • Jeux de rôles avec carte géographique à partir de chiffres magiques, et rôle de chiromancienne pour susciter les coïncidences (jeu inspiré directement d’un passage de Nadja de Breton : « Mme Sacco me dit-il, a vu sur son chemin une Nadia ou Natacha qu’il n’aimerait pas », Nadja, p. 710). Les élèves devront rendre compte de ces déambulations sous une forme narrative.
  • Gestes répétitifs à la manière de Georges Perec ou de Breton dans L’Amour fou pour faire advenir la merveille à partir d’un lieu parisien. Ceux qui auront choisi cet exercice devront expliquer leur mode d’emploi à la manière de Perec ou de Breton, puis donner leur texte qui en résulte.
  • Cadavre exquis. Chacun écrit une phrase sur un même lieu parisien sans savoir ce que le précédent a écrit.
  • Description de lieux insolites, magiques, fantastiques inspirés des lieux parisiens décrits par Aragon dans Le Paysan de Paris, possibilité d’agréger des affiches, des collages…
  • Production écrite : la classe réalisera un livret avec les différentes productions de la classe.

Évaluation

Comment noter, chiffrer, évaluer des écrits si variés? Il me semble qu’une fois les critères posés – qualité poétique, aspect insolite de l’énoncé, et enfin « rire sauvage », le mieux est de créer un espace d’évaluation collectif.

Tous les textes des élèves ont été lus à haute voix en classe, avec la projection de leurs photographies au tableau. Il s’agissait de mettre en commun des textes d’abord, de valoriser ainsi leur production, mais aussi de devenir plus exigeant : le passage par le« gueuloir », révèle souvent les maladresses des textes, les limites d’un lyrisme peut être trop souligné, les mises en scène un peu forcées.

La lecture en groupe permet aussi à chacun de s’exprimer. Qu’ai-je ressenti à la lecture de ce texte ? Pourquoi est-ce qu’il m’a plu ? déplu ? Et d’entrer dans une démarche réflexive, de devenir conscient des effets produits par tel ou tel passage en les analysant stylistiquement pour tous, et de la visée, volontaire ou parfois inconsciente d’un texte.

Il est important que les remarques viennent d’abord des élèves, que le professeur complètera ensuite, soit par un point sur le vocabulaire stylistique adéquat, soit par une demande de reformulation par l’élève concerné, de manière à s’assurer qu’il a bien compris ce qui était attendu de lui. La parole circule, et chacun apprend à respecter les conseils et les avis de l’autre, pour progresser

Ces mises à l’épreuve orale, qu’on peut considérer plutôt comme des essais, puisqu’il s’agit de savourer les textes mais aussi de les expérimenter, puisqu’on les soumet à la lecture d’un public conscient et exigeant, ont toujours eu un effet positif. Les élèves réclament d’eux-mêmes, après la mise en commun, un temps pour enrichir leurs textes.

Un autre élément de réussite est la facilité à collaborer : aucun groupe ne s’est défait, aucune tension ne s’est révélée. La dimension ludique des exercices, le fait de ne pas leur mettre la pression d’une évaluation individuelle et d’accompagner personnellement les démarches de chaque groupe crée une atmosphère d’entente et de confiance. Une heure trente par semaine dans notre programme hebdomadaire était consacré à la mise en œuvre de leur projet. La présence de Charlotte Escamez comme regard extérieur, comme instance non pas d’autorité et de sanction de l’institution scolaire, a aussi été très bénéfique. Elle a permis aux élèves d’engager un autre dialogue avec une nouvelle source de conseil et d’expérience.

Le soin qu’ils ont apporté à leurs photographies, à leur agencement et à l’écriture des textes, témoigne d’un engagement véritable et d’une recherche très personnelle. L’évaluation a donc émané d’eux-mêmes : le travail a été estimé achevé par eux, lorsqu’ils ont souhaité remettre leurs productions, avec le sentiment d’un accomplissement.

Marjolaine Hubert, ancienne élève de l’ÉNS, agrégée de lettres modernes,
enseigne à l’École active bilingue Jeannine-Manuel, à Paris 15e.
Elle est membre du groupe OZER

[1] Le punctum est décrit dans La Chambre Claire de Roland Barthes comme une piqûre, un détail poignant qui le touche parce qu’il ne relève pas de la technique, de la réalité, du reportage, de l’art. « Punctum c’est aussi : piqûre, petit trou, petite tache, petite coupure, et aussi coup de dés. Le punctum d’une photo c’est ce hasard qui en elle me point,(mais aussi me meurtrit, me poigne »,  p. 49. « Un détail m’attire, je sens que sa seule présence change ma lecture, que c’est une nouvelle photo que je regarde marquée d’une valeur supérieure. Ce détail, c’est le punctum », p. 71.

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Exemple de livret final développé par un groupe, et des exemples de textes sur les notions de studium, punctum, et spectrum.

Un dossier de photographies à feuilleter.

• Dans le cadre des travaux du groupe OZER, voir Dans le cahier de Margaux, de Yaël Boublil.

• Et Une nouvelle didactique de l’écriture imaginée par le groupe OZER, par Françoise Gomez et Olivier Lumbroso.

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Une réflexion au sujet de « Un atelier d’écriture poétique à partir de la photographie en classe de seconde »

  1. Bonjour,
    Je découvre ce travail incroyable et je vous remercie de l’avoir partagé ! J’aimerais m’en inspirer pour un travail avec des secondes dans le cadre de la poésie. Je me demandais si vous aviez toujours un exemple de livret consultable et si vous pouvez me dire quels extraits de Barthes vous avez travaillés avec les élèves (Barthes étant parfois difficile d’accès, je ne veux pas décourager mes élèves).
    Encore merci pour ce partage!
    Marie

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