« Prévert », par Yolande Moreau et Christian Olivier au Théâtre du Rond-Point, ou l’intelligence émotionnelle

Prévert © Stéphane Trapier

Coup sur coup le Théâtre du Rond-Point a offert à des artistes de renom de revisiter le répertoire de monstres sacrés : il y a quelques semaines c’était François Morel qui réinventait Devos dans un spectacle inspiré.

Depuis le 15 janvier c’est la comédienne Yolande Moreau et le chanteur Christian Olivier qui redonnent voix et musique à un bouquet choisi de textes de Prévert.

Il y a bien loin des lectures scolaires de poèmes de Prévert à l’interprétation captivante qu’en proposent les deux artistes. Pendant près d’une heure et quart, nul ennui, nulle sensation de récital ou de lecture-hommage, mais un véritable spectacle qui, tout en jouant constamment sur la variété le rythme et les contrastes, trouve une merveilleuse unité de ton dans un registre mi-mélancolique mi-humoristique.

Christian Olivier et Yolande Moreau © Giovanni Citadini, Cesi

La poésie de Prévert éclate non pas au sens savant, technique ou métaphysique, mais au sens commun de délicatesse, finesse, justesse de sentiment, servie par l’expression habitée de Christian Olivier ou Yolande Moreau.

Tout est en nuance et en gradation : l’humour, fantaisiste ou absurde, voisine avec la tristesse ou la révolte : chacune des histoires chantées ou jouées entraîne dans un univers insolite ou familier: « L’homme triste parce qu’il s’appelait Ducon », « Le bruit de l’œuf dur au comptoir », « Adrien », « Dieu est un gros lapin », « Le berger écossais ».

Çà et là des archipels se composent : poésie d’amour : « Déjeuner du matin », « Barbara », « Pour toi mon amour » ; poésie sociale : « Étrange étranger », « L’ordre nouveau », « Chasse à l’enfant » ; pensées et aphorismes :

« On reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait quand il s’en va » ;

« Il y a des adultes qui jamais n’ont été des enfants ».

« Être ou ne pas être dans les nuages ».

Yolande Moreau excelle à interpréter les poèmes, de sa voix et son air si appropriés au texte des histoires et Christian Olivier touche pareillement avec des mises en musique aussi belles que convaincantes.

Le travail scolaire est encore loin de restituer le sens et l’émotion qu’une interprétation artistique communique d’une œuvre poétique. Une lecture expressive est un commentaire à lui tout seul et il y a bien des années certains examinateurs au bac prétendaient pouvoir noter un candidat à sa seule lecture de son texte. Il y avait peut-être de l’excès, mais il y avait de la vérité. Une vérité qui éclate dans un spectacle Prévert où l’intelligence des textes se révèle à la performance des artistes, intelligence émotionnelle plus qu’intelligence analytique.

Pascal Caglar

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