« Le Petit-Maître corrigé », de Marivaux, à la Comédie-Française

"Le Petit Maître corrigé", de Marivaux, à la Comédie-Française

Sur la trentaine de pièces que nous a laissé Marivaux cinq ou six sont d’absolus chefs d’œuvres, à peu près autant constituent de très belles réussites, témoignant d’un grand sens de la scène, les autres sont d’habiles constructions non dépourvues d’intérêt, des variations sur des thèmes à la mode, comportant parfois de beaux moments de grâce mais n’apportant rien à la gloire du dramaturge.

C’est le cas de ce Petit-Maître corrigé qui a été créé par les Comédiens-Français en 1734 puis, en raison d’un total insuccès, retiré après seulement deux représentations, et que reprend aujourd’hui la maison de Molière dans une mise en scène de Clément Hervieu-Léger.

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Un Marivaux quasi inédit

L’idée d’exhumer un Marivaux quasi inédit est louable, notamment quand elle est l’occasion d’une étonnante redécouverte théâtrale, comme ce fut le cas pour La Dispute, montée par Patrice Chéreau en 1973 ; elle peut permettre, à l’inverse, de donner du crédit aux hiérarchies établies par la postérité.

Car, il faut bien le reconnaître, la comédie qui nous est proposée, comparée à des pièces comme Les Fausses confidences, La Double inconstance, Le Jeu de l’amour ou du hasard, L’Épreuve ou L’Île des esclaves (pour s’en tenir à quelques exemples célèbres) laisse percevoir certaines faiblesses.

L’intrigue est trop mince pour couvrir trois actes, ce qui nous vaut un troisième acte qui répète le second et un dénouement exagérément différé ; les dialogues sont languissants et verbeux, un comble pour un maître de l’échange verbal et de la joute oratoire ; les personnages, stéréotypés à l’excès, manquent de cohérence psychologique et s’abandonnent à des palinodies que le ressort bien huilé de la « surprise de l’amour » ne suffit pas à justifier.

Enfin, dernières réserves, le sujet est daté, difficilement compréhensible pour un spectateur moderne à qui la notion de « petit-maître », très en vogue à l’époque, est totalement étrangère. Et l’opposition Paris/province, qui pourrait sembler actuelle, n’a ni le même sens ni les mêmes proportions qu’au XVIIIe siècle.

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Le décor d’Éric Ruf : réalisme et théâtralité

Pour compenser ces insuffisances et sauver le spectacle, le scénographe d’abord, le metteur en scène ensuite, les comédiens enfin sont obligés d’aller puiser dans les plus profondes réserves de leur art. Et le résultat est, somme toute, assez heureux.

Mention spéciale, en priorité, au décor imaginé par Éric Ruf, sorte de dune parsemée d’herbes folles, censée nous rappeler que nous sommes loin de Paris, de ses salons et de ses boudoirs, et que la rencontre des cœurs passe par la maîtrise d’un environnement.

Ce réalisme agreste fait contraste avec les exhibitions de la théâtralité, comme la toile peinte de fond de scène représentant un ciel bien conventionnel, et les plongées délibérées dans les coulisses et les cintres, le procédé devant souligner l’importance, pour Marivaux, de se maintenir dans le registre du jeu et de l’artifice.

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Une dramaturgie de l’incompréhension

Dans cette lande quasi déserte, il s’agit d’occuper l’espace, ce que le metteur en scène Clément Hervieu-Léger s’applique à faire en réglant minutieusement les déplacements des acteurs au point d’éclipser ce qui fait la spécificité de ce théâtre, l’échange de paroles.

Les personnages sont physiquement, verbalement, socialement éloignés les uns des autres, prisonniers d’une culture propre qui interdit la communication. Ainsi Rosimond, le « petit-maître », interprété, avec des effets appuyés et parfois un peu agaçants, par Loïc Corbery, ne comprend pas ce monde de provinciaux – et n’est pas compris lui-même. Frontin, son valet, plus aux fait des mœurs populaires, pourrait établir le contact, mais il est trop préoccupé par la marche de ses affaires sentimentales, à savoir la séduction de la suivante Marton. Tout ce beau monde se débat, parle dans le vide, se cherche, se perd, se retrouve mais à du mal à s’entendre – à tous les sens du mot.

Ce que l’on retient de cette dramaturgie de l’incompréhension, c’est moins la gaîté ou même le plaisir de l’esprit, qualités attendues pour une comédie, mais cette autre caractéristique du marivaudage tel que l’a défini en son temps Frédéric Deloffre, la cruauté.

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Une pièce oubliée à redécouvrir

Manifestement, l’union entre Hortense et Rosimond, programmée par les parents selon la vieille loi, bousculée par Marivaux, du mariage arrangé, est contre nature et ne peut guère espérer déboucher sur une vie conjugale épanouie. La jeune fille est malmenée dans l’épreuve ; le petit-maître est soumis à d’insupportables tortures. La Marquise, qui soupire après Rosimond, est humiliée, Dorante, l’ami parisien, est brutalement délaissé après avoir rempli son rôle de rival de convention. La « correction », qui apparaît dans le titre, concerne quasi tous les personnages.

Le spectacle pourtant, grâce au talent et au savoir-faire de la troupe, ne manque pas de charme et parvient à séduire le public. Si la réussite n’est pas totale, la faute en revient à l’auteur et non à ceux qui se mettent à son service.

Déjà, au moment de la création, Mlle Bar, dans une lettre qu’elle adressait à Piron le 9 novembre 1734, manifestait sa réticence : « C’est un fatras de vieilles pensées qui traînent la gaine depuis un temps infini dans les ruelles subalternes et qui, pourtant, sont d’une trivialité merveilleuse. Enfin, il n’y a ni conduite, ni liaison, ni intérêt ; au diable le nœud qui s’y trouve ! Il n’y a pas la queue d’une situation. » Le jugement est sévère, même s’il n’est pas totalement injuste.

Pour se faire une opinion, le mieux est de se précipiter vers la salle Richelieu pour voir cette curiosité que représente Le Petit-Maître corrigé. Une soirée au Français n’est jamais une soirée perdue.

Yves Stalloni

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Marivaux, « Le Petit-Maître corrigé », mise en scène de Clément Hervieu-Léger, Comédie-Française, jusqu’au 24 avril 2017. Tél. : 01 44 58 15 15.

• Distribution : Florence Viala : Dorimène. – Loïc Corbery : Rosimond, fils de la marquise.  – Adeline d’Hermy : Marton, suivante d’Hortense. – Pierre Hancisse : Dorante, ami de Rosimond. – Claire de La Rüe du Can : Hortense, fille du comte. – Didier Sandre : le Comte, père d’Hortense. – Christophe Montenez : Frontin, valet de Rosimond. – Dominique Blanc : la Marquise.

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Marivaux dans "l'École des lettres"

 

Marivaux dans les archives
de « l’École des lettres »
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