Myster William

Daniel Bougnoux, "Shakespeare. Le choix du spectre"Faisant écho à la chronique par Stéphane Labbe dans ces colonnes du Dictionnaire amoureux de Shakespeare de François Laroque (« Bouquins », Robert Laffont), on s’intéressera ici – dans le torrent éditorial qui accompagne la célébration de l’auteur (?) de Hamlet – à Shakespeare. Le Choix du spectre, l’ouvrage à contre-courant que Daniel Bougnoux publie aux Impressions nouvelles.

Comme on le sait, quatre siècles maintenant nous sépareraient de la disparition de William Shakespeare (1564-1616) – du moins officiellement…

D’où nous vient donc, vous demanderez-vous, cet usage du conditionnel suspicieux, cette propension au point d’interrogation accusateur, cette insidieuse tendance enfin à user de la locution restrictive ?

.

William Shakespeare ou John Florio ?

Si l’on en croit Daniel Bougnoux, cette année marquerait non le 400e, mais plus modestement le 391e anniversaire de cette disparition. Nous serions encore à neuf ans du compte rond qui déclenche d’ordinaire les commémorations. L’ouvrage illustre en effet avec brio et force arguments personnels la thèse – que dis-je, la conviction – que l’auteur partage avec Lamberto Tassinari sur l’identité du véritable auteur des pièces de Shakespeare, j’ai nommé – fin d’un insoutenable suspense : John Florio (1553-1625).

John Florio (1553-1625)

John Florio (1553-1625)

Daniel Bougnoux signe par ailleurs la préface de l’édition française d’un ouvrage de Tassinari au titre éloquent, paru aux éditions Le Bord de l’eau : John Florio alias Shakespeare. Je ne me hasarderai pas à discuter les arguments de Daniel  Bougnoux : je dois avouer ma parfaite incompétence en matière shakespearienne et je ne vous cèlerai pas non plus que l’auteur et moi nous connaissons bien. Son ouvrage se veut une proposition poétique qui se présente avec la modestie d’une hypothèse – fût-elle émise avec enthousiasme – plutôt qu’avec l’éminence impérieuse d’une thèse : la vigueur du démenti qu’on lui oppose, lorsque l’on ne le passe pas simplement sous silence, étonne le très simple amateur que je suis.

Certes, mettons-nous un instant à la place du stratfordien de base : vous avez consacré une vie entière à apporter votre pierre, que dis-je votre énergie, votre sang, votre sueur et vos larmes à bâtir une annexe au monument national. Or, voilà qu’un universitaire du continent repose la question du whodunit ? et, faisant fi des suppositions courantes (Bacon, Marlowe…ou Elisabeth Ire ), réactive cette florissante hypothèse : joyeux lettré, aventurier intrépide, le talentueux John Florio se substituerait au terne bourgeois casanier de Stratford. Ne serait-ce que sur le plan du coût de l’immobilier dans la province du Warwickshire, l’affaire est d’importance.

Depuis qu’à la faveur d’un sketch resté célèbre les Monty Python affirmèrent que « the Shakespeare’s Latest Work » était, non pas comme on le croyait jusqu’alors La Tempête, mais un opuscule intitulé Gay Boys in Bondage, on n’avait rien entendu de plus subversif sur l’auteur de Macbeth. Et dira-t-on un jour, pour désigner la langue anglaise « la langue de Florio » ?

Plus sérieusement, Daniel Bougnoux affirme dans son Shakespeare. Le Choix du spectre la prééminence de la biographie. M’étant autrefois essayé également à l’exercice qui consiste à restituer le parcours d’une existence pour essayer de mieux comprendre le travail d’un artiste, je ne peux que souscrire – fort peu scientifiquement, il est vrai – à cette affirmation selon laquelle la beauté d’une œuvre pourrait bien être adossée à la beauté d’une vie.

Portraits de Shakespeare, "The Dramatic Works" of W. Shakespeare, Paris, Baudry's european library, 1843 © CR

Portraits de Shakespeare, « The Dramatic Works » of W. Shakespeare, Paris, Baudry’s european library, 1843 © CR

.

Une autre vérité possible…

À tous ceux qui affirment que la biographie n’a guère d’importance si l’on considère qu’une œuvre est avant toute chose le produit de son époque, Daniel Bougnoux apporte des démentis sous forme d’interrogations en rafale. Il ne prétend pas pour autant détenir la réponse à toutes les questions qu’il pose, mais porte simplement à notre connaissance une autre vérité possible.

Qu’il le fasse au nom de la littérature mérite bien un peu d’attention, car son entreprise n’est pas plus iconoclaste assurément que, par exemple, celle de ces chimistes qui, récemment, ont analysé les fonds de plusieurs pipes attribuées à feu William Shakespeare : ayant découvert des résidus de cannabis, les chercheurs en question se demandent maintenant si l’individu en question ne s’est pas également adonné à l’opium et à la feuille de coca.

Voici bien là de quoi considérer d’un air songeur l’étymologie du terme « iconoclaste ». Les producteurs de l’excellente émission « Le Salon noir », diffusée au cours d’un récent Week-end Shakespeare sur France Culture (toujours disponible en podcast ou en réécoute sur le site de la chaîne) se sont intéressés pour leur part à la démarche d’archéologues qui viennent – à défaut d’exhumation – d’obtenir l’aval des autorités religieuses pour passer au radar la sépulture supposée du dramaturge à Stratford. Ne serait-ce que pour savoir s’il y a bien un corps à l’intérieur…

 

Milton et Shakespeare, « The Dramatic Works » of W. Shakespeare, Paris, Baudry’s european library, 1843 © CR

Milton et Shakespeare, « The Dramatic Works » of W. Shakespeare, Paris, Baudry’s european library, 1843 © CR

 

De ce pays certes le plus exotique du monde (on y roule à gauche et mange de la jelly) plus rien n’étonne. Rappelons cependant ce qu’il advint jadis d’une gloire hexagonale, en citant le cas du malheureux Descartes dont la tête fut malencontreusement séparée du corps – post mortem, précisera-t-on aux âmes sensibles et méthodiques : cinq crânes de Descartes circulent depuis de manière fort peu cartésienne entre France et Suède.

Pour Shakespeare on espère pouvoir présenter de manière solidaire corps et tête. Ne restera plus ensuite – à l’instar d’Alphonse Allais qui présentait chez lui sous vitrine celui de Voltaire enfant – qu’à retrouver son crâne au même âge. Mais c’est l’enfance de l’art, n’est-ce pas ?

                                                                 Robert Briatte

.

• Daniel Bougnoux, « Shakespeare. Le choix du spectre », Les Impressions nouvelles, collection « Bâtons rompus », 2016.

Le « Dictionnaire amoureux de Shakespeare » de François Laroque, par Stéphane Labbe.

 

Shakespeare Songs

Parmi la floraison d’ouvrages et autres documents parus en cette année de célébration du « barde de Stratford », signalons l’éclosion d’un album original dont la matière musicale est tirée du spectacle imaginé par le pianiste Guillaume de Chassy et le batteur Christophe Marguet autour des personnages de Shakespeare.

Véritable galerie de portraits musicaux des plus belles figures illuminant Le Songe d’une nuit d’été, Le Conte d’Hiver, ou La Tragédie de Hamlet, prince de Danemark, leurs Shakespeare Songs donnent une grande place aux textes de Monsieur William – dits en scène par la comédienne Delphine Lanson, auxquels ils apportent un contrepoint plus qu’ils ne les accompagnent, avec le renfort d’un grand lecteur de Shakespeare et légendaire « poète du jazz » (l’expression – bienvenue – est de Guillaume de Chassy) : le saxophoniste Andy Sheppard, que l’on put écouter jadis aux côtés de Gil Evans, George Russell, John Martyn ou, plus près de nous, de l’immense Carla Bley.

Un CD Abalone Abo 23 / L’Autre Distribution : récitante sur l’album : Kristin Scott-Thomas.

• Andy Sheppard 4tet (Eivind Aarset, Michel Benita, Sebastian Rochford) : « Tipping Point », Surrounded by Sea, ECM.

• Week-end Shakespeare du 8 au 10 avril 2016 à réécouter sur le site de France Culture.

 

Print Friendly, PDF & Email

2 réflexions au sujet de « Myster William »

  1. Cher Robert Briatte,
    Je suis sur le blog, l’un de vos voisins de palier et comme tel, je viens de lire votre article que j’ai beaucoup apprécié surtout pour les hypothèses facétieuses que les Monty Python et vous émettez, quant à Shakespeare ou Descartes.
    Je vous recommande néanmoins cet article paru dans le journal en ligne auquel je participe. Je ne suis en rien spécialiste de Shakespeare. Mais bon, vous verrez :
    http://www.en-attendant-nadeau.fr/2016/02/10/shakespeare-combien-pretendants/
    Norbert Czarny

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *