« Le Misanthrope », de Molière, mis en scène par Clément Hervieu-Léger

"Le Misanthrope", de Molière, mis en scène par Clément Hervieu-Léger à la Comédie-Française

« Le Misanthrope » à la Comédie-Française © Brigitte Enguerand

Après un étonnant Monsieur de Pourceaugnac aux Bouffes du nord en juin dernier, Clément Hervieu-Léger signe à la Comédie-Française une mise en scène du Misanthrope.

Depuis la première représentation en juin 1666, les mises en scène de cette pièce ont proposé de nombreuses versions d’Alceste. Celui qu’a interprété Molière au Palais Royal était comique et ridicule, en rubans verts.

La pièce fut dite autobiographique car elle suivait sa dispute avec Racine, ses tourments amoureux, ses déboires avec la censure en particulier pour le Tartuffe de 1664. Mais en 1665, la troupe de Molière est devenue la troupe du roi, et tout n’est plus si amer pour Jean-Baptiste Poquelin.

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Une mise en scène sobre et moderne

Pourquoi monterait-on aujourd’hui de tels classiques s’ils relevaient seulement d’un contexte limité à la vie amicale de l’auteur en 1665, à ses déboires amoureux, à son double sentiment de trahison et à la censure ?

Clément Hervieu-Léger nous le dit par sa mise en scène sobre et moderne qui montre un Alceste qu’on dirait aujourd’hui « dépressif », un classique tragique d’une belle sobriété comme le fut la version de Copeau, et qui est encore aujourd’hui éblouissante et riche pour des modernes.

Le Misanthrope est une pièce difficile à mettre en scène et à jouer : il s’y trouve très peu d’actions et l’unité de lieu ne permet pas de constants changements de décors. Ce peu d’action dramatique est proportionnel à l’importance et à la toute-puissance des dialogues.

Toute la tension dramatique réside dans un texte éblouissant en alexandrins, poétique et de propos moral, et dans le jeu d’interactions entre des personnages complexes et définis les uns par rapport aux autres, socialement, opposant ainsi des caractères, des types, des strates de la société, et des humeurs.

C’est une pièce qui travaille sur les rapports sociaux, d’où, selon Hervieu-Léger, la pertinence de la voir aujourd’hui. Et, répondant à la question de la pertinence d’un classique d’un monde moderne, il s’appuie sur Antoine Vitez : «  il est indispensable de travailler sur la mémoire sociale. » Car malgré son titre, il ne s’agit pas d’un portrait, mais de la mécanique de rapports sociaux intimes où les « complexions les plus intimes de l’homme prennent tout leur sens »

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Un décor très sobre mais habile

Extrêmement bien interprétées, les subtiles variations du jeu laissent entendre en alexandrins la complexité et la nature contradictoire des personnages : d’un misanthrope idéaliste déçu et sentimental à une coquette perfide et authentiquement amoureuse dénigrant elle-même la mondanité qu’elle pratique, jusqu’à l’ami fidèle, homme des compromissions d’après Alceste, lui-même asocial grandiloquent. Mais nuances et contradictions intérieures sont telles pour de réelles amitiés et ressemblances. Là et la modernité de cette pièce : l’action se trouve dans l’intériorité et dénonce la socialité comme mensonge et comme stricte nécessité contraignante.

On peut regretter cette absence de changement de décor et la sobriété froide et aristocratique du décor, hall du tribunal où a lieu le procès d’Alceste, qui le hante ­— et qui sera le salon de Célimène par le truchement de très simples accessoires. Ce décor habile met l’accent sur l’identité des lieux en ce qu’ils sont sociaux et jugent les hommes.

De plus, l’atmosphère un peu crépusculaire du décor gris bleuté des hauts plafonds est en adéquation avec le choix d’un Alceste mélancolique.

Cette sobriété permet de concentrer toute son attention sur le texte et les personnages dans leurs rapports, ainsi que sur la classe sociale ici dépeinte, le salon de Célimène , avec des costumes contemporains simples et élégants, et verts comme ceux de Molière pour Alceste. Dans la sobriété de la pièce, chaque détail compte, ainsi les escarpins de Célimène, dans la scène amoureuse. Les détails ici sont les signes qui disent ce que cache la socialité.

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Une comédie d’humeurs et d’amour

Sous-titrée L’Atrabilaire amoureux, Le Misanthrope est bien une comédie d’humeurs et d’amour.

Les classifications de la médecine humorale décrivaient ainsi l’atrabilaire : mélancolique et asocial, solitaire et pensif, déçu par l’humanité et s’isolant. Cette médecine qui dresse des typologies semble faire écho aux diagnostics contemporains des dépressions dites aujourd’hui «  troubles de l’humeur ». On dit aussi ces personnes créatives très sensibles, à tempérament artistique, comme cet Alceste qui souffre d’une humeur mélancolique (provenant d’un « excès de bile noire ») est ici pianiste et tient de l’artiste maudit.

La comédie s’avère d’un tragique bouleversant, quand l’amour détruit par la force des orgueils, des humeurs et des exigences ou nécessités de chacun, ancrés dans des codes sociaux conduisent au refus et à l’échec. Malgré une scène amoureuse splendide témoignant à l’évidence de l’amour entre Alceste et Célimène, la socialité l’emporte.

Dans cette fable morale, c’est encore d’hypocrisie dont il est question comme dans le Tartuffe, mais cette fois comme relevant de soi, d’un for intérieur, dont relève la pièce. C’est là la plus grande modernité du Misanthrope.

Élodie Gillibert

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• « Le Misanthrope de Molière », mis en scène par Clément Hervieu-Léger, à la Comédie Française, jusqu’au 26 mars 2017.

Voir également sur ce site les articles consacrés à Molière.

• Un numéro spécial de « l’École des lettres », Le théâtre à l’âge classique, et dans les archives de « l’École des lettres » les très nombreuses études portant sur Molière, Corneille, Racine.

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