« Le Malade imaginaire », de Molière, au théâtre Déjazet ou le plaisir du classique

Image d'Épinal : "Le Malade imaginaire" en ombres chinoises

Image d’Épinal : « Le Malade imaginaire », de Molière, en ombres chinoises

Il y a deux manières de revenir au classique : soit croire en ses facultés d’adaptation, et le réinterpréter pour mieux le réinventer ; soit croire en son « éternité » et le re-présenter pour mieux le redécouvrir.

Cette dernière orientation est celle de Michel Didym qui fait le choix de servir avec intelligence et sobriété un texte de Molière qui de lui même impose ses moments de réflexion et ses moments de comédie.

L’éventail des temps forts d’une œuvre

Rien ne dit plus cet héritage assumé que l’élément central et essentiel du décor d’un plateau assez dépouillé : le fauteuil. Ce fauteuil d’Argan-Molière, Michel Didym ne le quitte presque jamais, qu’il y compte ses sous ou contrefasse le mort, qu’il y soit ausculté ou conseillé par sa femme ou son frère, comme si ce fauteuil à la fois trône et lit mortuaire était un hommage au fauteuil original conservé dans les salons de la Comédie-Française.

Il y a quelque chose de l’ordre du testament dans cette pièce : Molière semble y dire adieu à tout ce qu’il a aimé, à tout ce qu’il a su faire briller dans son théâtre, et, à la manière d’un pot-pourri, on retrouve dans ce Malade imaginaire scènes de farce, parodies mondaines (la bergerie de Cléante et Angélique), caricatures et intrigues familiales, extravagants et sages, débats de société et même ballets en guise d’intermèdes.

Ce « best of » de Molère, Michel Didym l’a saisi et a su donner à chaque scène son caractère spécifique, privilégiant le jeu et ses conventions, le plaisir et ses libertés. Pas question d’expérimenter quoi que ce soit, il s’agit ici de conclure, de récapituler les temps forts d’une œuvre et puis de mourir, mourir selon la nature, sans la hargne des médecins à qui Molière fait dire : « Crève, crève ! Cela t’apprendra une autre fois à te jouer de la faculté ! »

Argan sera médecin

Rien de triste ou de funèbre cependant dans la mise en scène et le jeu des acteurs qui ne cachent pas leur volonté d’entrer dans des personnages de comédie et d’assumer leurs stéréotypes et au besoin de s’emparer avec bonheur de plusieurs rôles dans la distribution.

Mention spéciale à Toinette et son interprète qui justifie en cela sa place de premier partenaire d’Argan, mais chacun est dans son rôle et satisfait les attentes du public : le couple burlesque des Diafoirus père et fils, le couple intrigant du notaire et de Béline, le couple galant d’Angélique et de Cléante, et, cerise sur le gâteau, les intermèdes joués, chantés et modernisés ont la bonne idée d’apporter une douce fantaisie, qui, à défaut d’être de la musique du temps, est dans l’esprit de divertissement du temps : les aimables folies de nos comédiens déguisés justifient bien le succès historique des comédies-ballets.

Argan est insaisissable : contradictoire comme beaucoup de héros moliéresques (bourgeois et gentilhomme, atrabilaire et amoureux, femmes et savantes), ce malade imaginaire qui est-il vraiment ? À quoi joue-t-il ? Est-ce un faible que se disputent médecins et apothicaires ou encore une épouse intrigante et son complice ? Est-il au contraire conscient de tout, faussement crédule, et se moque-t-il de tous ces fantoches pour ne songer au fond de lui même qu’à l’essentiel, sa santé, son corps, sa vie ? Michel Didym ne donne pas de réponse. Il laisse une aura de mystère autour de son personnage. La première scène livre peut-être un fil de l’écheveau : avec l’exclamation indignée « Drelin, drelin, drelin ! On me laisse toujours seul ! »,  Argan laisse peut-être échapper l’aveu d’un homme prêt à toutes les folies pour attirer la compassion sur lui.

Si la vie n’est pas assez gaie, il faut alors se donner la comédie. Ainsi quand ses gens cessent de lui donner le plaisir des masques, des jeux de rôle, lorsque les médecins le quittent, que sa femme se retire, et que sa fille se marie, il lui faut se faire lui même comédien : Argan sera médecin. Pour rire, pour guérir, pour ne jamais être seul.

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Le théâtre Déjazet a coutume d’inviter de grandes compagnies de province dans sa salle historique, si bien faite pour un public d’amoureux du spectacle. Avec le Centre dramatique national de Nancy il confirme sa programmation éclectique, aimant la diversité et les heureuses surprises.

Inutile de dire que ce Malade imaginaire en est une, aussi bien pour un public scolaire cherchant confirmation de sa lecture que pour un public d’amateurs accumulant les expériences de théâtre.

Pascal Caglar

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• « Le Malade Imaginaire » au théâtre Dejazet, jusqu’au 31 décembre 2017.

• Molière dans les archives de « l’École des lettres ».

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