« L’École des femmes », de Molière, mise en scène par Stéphane Braunschweig à l’Odéon-Théâtre de l’Europe

Claude Duparfait (Arnophle) et Suzanne Aubert (Agnès), dans "L'École des femmes", de Molière, mise en scène par Stéphane Braunschwig © Odéon, Théâtre de l'Europe

Claude Duparfait (Arnophle) et Suzanne Aubert (Agnès), dans « L’École des femmes », de Molière, mise en scène par Stéphane Braunschwig © Odéon-Théâtre de l’Europe

L’inquiétante familiarité de la comédie

Il y a des pièces de Molière qui plus que d’autres sont embarrassantes tant l’écart est grand entre la forme et le fond, entre le genre revendiqué, la comédie, et le sujet traité, grave ou profond.

C’est le cas avec L’École des femmes, et c’est aussi cette tension que rend perceptible la mise en scène de Stéphane Braunschweig, alliant le comique et le dramatique, recherchant non pas la simplification plaisante mais la complexité troublante. Autant dire que le résultat est tout en intelligence.

Claude Duparfait (Arnopphle) s'entretient avec ses serviteurs, Laurent Caron, Ana Rodriguez © Simon Gosselin, Odéon-Théâtre de l'Europe

Claude Duparfait (Arnophle) s’entretient avec ses serviteurs, Laurent Caron (Alain), Ana Rodriguez (Georgette) © Simon Gosselin, Odéon-Théâtre de l’Europe

Intelligence du plateau, de la scénographie d’abord, avec cette division de l’espace en profondeur qui, par un jeu de panneaux vitrés et de miroirs, nous fait passer de l’extérieur, le lieu public, au lieu privé, la maison d’Arnolphe, la chambre d’Agnès, avec, central et obsessionnel, ce lit sur lequel la recluse passe ses journées. Tous les éléments évocateurs d’ambiance et de style de vie sont pertinents, comme la salle de sport avec ses vélos lors de la scène d’exposition, comme le recours à la vidéo, discret mais juste pour évoquer la vie d’Agnès, son petit chat, sa photo d’enfance ou sa lettre d’amour à Horace, ou encore l’exploitation d’un plateau vide et profond, comme ce vide dont Arnolphe veut entourer Agnès enfermée dans sa maison de verre.

Intelligence du jeu ensuite, parce que Claude Duparfait campe un Arnolphe tout en subtilités, tantôt inquiétant, tantôt comique, convaincant dans la fameuse scène de l’acte V (« Chose étrange d’aimer ») au cours de laquelle il chante son amour et se déshabille, grotesque et pathétique. Suzanne Aubert est une Agnès au ton et manières d’aujourd’hui, très peu de temps naïve et rapidement consciente et militante de ses droits à l’amour, à la liberté, et à la disposition d’elle-même.

De même Glenn Marausse, très sympathique Horace, donne la réplique avec une franchise et une confiance naïve qui mortifie à chaque fois Arnolphe. Et, chacun dans son rôle, les valets Alain et Georgette ou l’ami Chrysalde trouvent le ton juste et la manière vraie pour être plaisants sans être caricaturaux. Dès lors, comme toujours lorsque le jeu fait corps avec le texte, on en oublie que la pièce est en vers, et l’alexandrin devient un mouvement du cœur plus qu’une cadence dans une diction régulière.

Assane Timbo (Chrysalde) © Simon Gosselin, Odéon, Théâtre de l'Europe

Assane Timbo (Chrysalde) © Simon Gosselin, Odéon-Théâtre de l’Europe

Intelligence du sens enfin car il n’est pas facile de ramener la portée d’une pièce classique à des préoccupations contemporaines, et cette École des femmes qui, dès l’époque de Molière, avait pourtant déjà quelque chose de dépassé dans le discours et le personnage d’Arnolphe, avec sa peur du cocuage et ses maximes sur le mariage, loin d’être inactuelle, résonne avec notre monde, avec la question constamment reposée des rapports homme-femme, et de la parole de l’un et l’autre sexe. Difficile de ne pas éprouver un trouble, un malaise, à la vue de la première Agnès confiante en Arnolphe au point de le prendre dans ses bras, ou un plus tard à la vue d’Arnolphe allongé sur le lit d’Agnès, à côté de celle-ci : est-ce un père, un tuteur, est-ce un mari ?

Il y a pour le professeur, pour l’amateur, une mémoire du théâtre. Les grandes pièces conservent l’histoire de leurs représentations et à ce titre les mises en scène de L’École des femmes ont souvent fait événement. L’une d’elle, peut-être fondatrice de la mémoire contemporaine de la pièce, est celle de Jean-Paul Roussillon à la Comédie-Française en 1973 avec Isabelle Adjani et Pierre Dux (reprise en film la même année avec Bernard Blier). Depuis, d’autres ont marqué, comme celle de Vitez à Avignon en 1978 avec Didier Sandre, ou celle de Didier Bezace en 2001 avec Pierre Arditi, chacune d’elle renouvelant d’une lecture psychologique différente l’aventure du couple principal.

Plus près de nous la mise en scène de Jacques Lassalle à la Comédie-Française fasciné par un Arnolphe complexe, « un fou doublé d’un monstre », prépare celle de Stéphane Braunschweig qui à son tour participe à ce mouvement incessant d’enrichissement des interprétations.

Dans la Critique de l’École des femmes, on découvre que Molière jouait Arnolphe comme un ridicule ne méritant aucune pitié et que l’ingénuité d’Agnès était perçue comme occasion à des plaisanteries un peu faciles. C’est pourquoi, dès la création de la pièce, le caractère d’Arnolphe et ses discours, sa peur du cocuage, ses maximes sur le mariage, tout chez lui paraît dépassé et d’un autre âge. Le propre de la comédie tient au fait que le spectateur puisse dire : on est des gens normaux, pas comme le protagoniste de la pièce. Il y a lui, à mettre au ban de la société, et nous à notre place.

Horace et Arnophle © Simon Gosselin, Odéon, Théâtre de l'Europe

Glenn Marausse (Horace) et Claude Duparfait (Arnophle) © Simon Gosselin, Odéon-Théâtre de l’Europe

La mise en scène de Stéphane Braunschweig, portée par le jeu de l’ensemble des comédiens, réduit cette distance entre le normal et l’anormal, entre nous et lui, et Arnolphe ou Agnès sont porteurs tous deux d’une humanité que l’on comprend, humanité difficile à vivre, prêtant à rire ou inspirant le malaise. Telle est finalement l’inquiétante familiarité du théâtre de Molière.

Et pour ceux qui aiment à jeter des ponts entre fiction et réalité, signalons que le théâtre de l’Odéon-Europe offre un prolongement à la pièce avec deux rendez-vous en novembre et décembre: deux débats au théâtre même : Impasses de la domination ou les carcans de l’éducation (avec Marc Crépon et Paul Audi, et : Les voies de l’émancipation (avec Catherine Kintzler et Stéphane Braunschweig).

Pascal Caglar

• À l’Odéon Théâtre de l’Europe jusqu’au 29 décembre. En tournée en Province à partir de janvier : La Rochelle (8-9 janvier), Clermont-Ferrand(15-19 janvier), Bonlieu-Annecy (29-30 janvier), Liège (5-8 février) Saint-Étienne (6-9 mars), Marseille (20-22 mars), Besançon (28-29 mars), Dijon (23-26 mai).

• Molière dans l’École des lettres.

 

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