« Le Misanthrope » à la Comédie-Française : « le défaut d’être un peu plus sincère »

"Le Misanthrope" à la Comédie-FrançaiseLa version du Misanthrope donnée à la Comédie-Française jusqu’au 23 mars, et déjà représentée au printemps dernier, tranche avec beaucoup de mises en scène antérieures par son parti pris d’authenticité, comme si Clément Hervieu-Léger, s’étant mis à l’école d’Alceste, exigeait de ses personnages « le défaut d’être un peu plus sincère », autrement dit le mérite d’être un peu plus vrai que de coutume.

Ce n’est pas en effet le moindre intérêt d’une mise en scène par ailleurs riche en inventions (entre autres le décor à la Escher ou l’usage du piano) que d’avoir su travailler les caractères dans le sens d’une complexité intérieure qui fait de Célimène ou d’Alceste plus que des personnages de comédie, à savoir de Célimène plus qu’une coquette insolente, d’Alceste plus qu’un atrabilaire ridicule.

 

Loin de présenter des personnages univoques en adéquation avec leur type et le genre de la comédie, Loïc Corbery (Alceste) et Giorgia Scalliet (Célimène) explorent les contradictions de l’âme humaine, les vérités multiples qui constituent le fond de l’être : Alceste déteste autant les hommes qu’il aime passionnément une femme, Célimène a autant besoin de l’amour d’un homme que de l’amour des hommes. L’un et l’autre se découvrent incompréhensibles.

Le MisanthropeDès lors la dualité, l’alliance des contraires éclatent dans tous les thèmes de la pièce : l’amitié, la galanterie, la poésie, la justice : tout est double, ambivalent, contradictoire.

Loin d’opposer caricatura-lement Alceste champion de la vérité unitaire à un genre humain dégradé dans l’hypocrite civilité mondaine, ce Misanthrope montre, scène après scène, une société entière passant son temps non pas à fuir la vérité mais à la dire ou la réclamer, selon les circonstances et les besoins de l’amour-propre.

Alceste ne diffère des autres que par sa manière, sa modalité du dire : à lui la brutalité, la franchise maladive, aux autres l’ingéniosité, l’ironie, la rosserie instinctive d’une société cruelle.

La plus dissonante, en dépit des apparences, est peut-être Célimène, interprétée par une Giorgia Scalliet aux intonations si particulières, à la diction si étrangère aux poncifs de son rôle qu’elle en finit par être plus énigmatique qu’Alceste lui-même. La scène muette ajoutée à la toute fin de la pièce confirme cette impression de complexité indicible.

Parce que le jeu approfondit la réflexion latente de la pièce, le comique naturel de la comédie fait un peu les frais de cette mise en scène. Sans être gommé, la scène du sonnet d’Oronte en fait foi, le comique reste discret et ponctuel, relevant plus souvent d’une diction intelligente et expressive que d’une gestuelle exagérée: le rire veut le trait appuyé, Clément Hervieu-Léger a voulu le trait nuancé. Au spectacle de ce Misanthrope on prend peut-être moins de plaisir mais on en tire plus de satisfaction.

 Pascal Caglar

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• « Le Misanthrope » à la Comédie-Française.

• Parmi les articles disponibles dans les archives de « l’École des lettres », voir notamment le dossier Molière mis en scène à la Comédie-Française, téléchargeable pour les abonnés.

 

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