« L’Avare », de Molière, selon Ludovic Lagarde

On ne va pas voir L’Avare pour découvrir un texte, pas davantage pour retrouver des sensations scolaires, moins encore pour  réviser ses classiques, on y va avec l’espoir fou d’une surprise, d’un inédit, d’un original, et la mise en scène de Ludovic Lagarde vous comble, vous séduit, vous convainc.
Car on est bien chez Harpagon, mais non dans une maison du XVIIe siècle mais dans un entrepôt d’aujourd’hui, son entreprise,  un lieu plein de cartons, de palettes, et de manutentionnaires portant l’écusson H sur leur blouse grise. Tandis que les  affaires marchent silencieusement, mystérieusement, Harpagon, l’œil sur la vidéo surveillance fixée en permanence sur son jardin, le fusil toujours à portée de main, songe sans cesse au secret de son argent.

La concordance des temps

Car son avarice c’est la discrétion sur sa fortune, ne rien montrer dans son commerce comme dans sa vie privée, n’en rien dire à personne, pas même aux siens. Rompre ce silence le rend littéralement malade, nerveux, frénétique. Aussi, faire comme s’il n’avait rien devant des gens qui savent qu’il possède tout devient la base de l’action.

Ludovic Lagarde sait manier à la fois la  réflexion subtile sur le rapport des riches à l’argent et l’exploitation des ressources comiques de la situation : il y a de l’intelligence et de l’inventivité, non pas dans un jeu gratuit d’anachronismes, mais au contraire dans une recherche de concordance des temps, parfaitement réussie dans toutes les grandes scènes de la pièce : la méfiance d’Harpagon vis à vis de  Valère devient une fouille au corps policière, sa fille Élise sous sa tyrannie a des gestes dignes des femens, la scène de prêt prend des allures de promotions commerciales, la déclaration d’Harpagon à Marianne a des airs de slam, la baraque à frite de Maître Jacques sert aux actions les plus folles, Frosine devient une entremetteuse  mondaine, et plus que jamais, le grand monologue d’Harpagon sait impliquer le public dans le délire de l’Avare.

Il ne peut y avoir de bon « Avare » sans un grand Harpagon

Car  Ludovic Lagarde a retenu de Molière qu’il ne pouvait y avoir de bon Avare sans un grand Harpagon, et dans ce rôle titre Laurent Poitrenaux crève la scène, crève l’écran, par son jeu expressif, ses mimiques, cette nervosité, ces contrastes, ce corps qui, selon ce qu’on dit de l’argent, s’endurcit jusqu’à la violence ou s’amollit jusqu’à la défaillance.
Dans son jeu passionnée, son tourbillon de folie, Laurent Poitrenaux entraîne tous les autres acteurs, jamais  avares d’énergie physique et d’efficacité comique, qu’il s’agisse d’Alexandre Pallu (Valère), Tom Politano (Cléante), Christèle Tual (Frosine), Mirtille Bordier (Élise),  Marion Barché (Marianne) ou encore Louise Dupuis (Maître Jacques).
C’est un véritable coup de force que de rendre naturelle la langue de Molière dans un contexte contemporain. Ici pourtant rien ne choque, ni les mots de marquis, ni les mots de carrosse ni les mots de potence : il y a une évidence entre le texte et la mise en scène et l’on pardonnera à Ludovic Lagarde d’avoir substitué à la dernière scène  de Molière un final symbolique en forme d’extase.

Un plaidoyer pour les sorties scolaires au théâtre

Fondamentalement son travail est de ceux qui font les plus beaux plaidoyers pour la sortie scolaire au théâtre : là où le professeur ne peut apporter qu’explications et connaissances, le metteur en scène apporte imagination et interprétation. Le premier est un traducteur, le second un créateur. La sortie n’est pas une illustration du cours, elle est une autre approche, spécifique, de l’œuvre littéraire.
La pièce créée à Reims en 2014, en tournée dans toute la France en 2015 et 2016, de Brest à Marseille et de Tarbes à Belfort, reprend vie à Paris sur les planches de l’Odéon pendant un mois : heureuse programmation d’un théâtre national confiant en la force d’un classique : s’adresser à tous et en toutes les époques, éternellement résonnant…
Pascal Caglar
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• « L’Avare », de Molière, mis en scène par Jean-Luc Lagarde au théâtre de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, à Paris.
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Entretien avec Ludovic Lagarde, metteur en scène de « L’Avare », de Molière, à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, par Philippe Leclercq.
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• Molière dans « L’École des lettres ».

• Une biographie pour les collégiens : « Molière », par Sylvie Doddeler.

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