« La Petite Sirène », de Hans Christian Andersen, adaptation et mise en scène de Géraldine Martineau

Sur l’étroite scène du Studio-Théâtre où règne une obscurité scintillante, une jeune fille (Adeline d’Hermy) presse sa grand-mère (Danielle Lebrun) de lui parler du monde « merveilleux » des humains. Assises sur des balançoires, toutes deux flottent dans l’air, qui est de l’eau.

La petite sirène vit dans la hâte de ses quinze ans pour être autorisée à monter à la surface de la mer et pouvoir enfin découvrir la réalité d’en haut.

En attendant, au milieu de quatre-vingt-dix « guindes » (c’est ainsi qu’on appelle les cordes au théâtre, nous explique l’excellent livret pédagogique distribué aux enfants avant le spectacle) qui descendent des cintres et qui dessinent un univers de coraux autour d’elles, la petite sirène écoute et rêve à son émancipation. Elle écoute en rêvant de quitter la cage dorée de son enfance.

« La petite sirène », de Hans Christian Andersen © Christophe Raynaud de Lage, Comédie-Française

« La petite sirène », de Hans Christian Andersen © Christophe Raynaud de Lage, Comédie-Française

L’amour obligé

Le jour tant attendu est jour de tempête. Un navire fait naufrage, emportant un jeune prince avec lui par le fond. La petite sirène est courageuse ; elle n’écoute que son instinct et le sauve de la noyade. La scène, plongée dans une lumière fuligineuse, est un moment de grâce dramatique. Les corps tournoient, s’effleurent, s’unissent dans des mouvements languides et la molle tourmente de l’eau. C’est un magnifique ballet aquatique qui annonce la beauté déchirante de leur amour impossible.

Pour rejoindre le monde des hommes, la petite sirène passe alors un pacte méphistophélique avec la sorcière des basses eaux. En échange de sa précieuse voix, elle se voit dotée d’une belle paire de jambes qui lui permettra d’être aimée du prince. Faute de quoi, elle sera dissoute en écume de mer. La petite sirène est donc condamnée à plaire.

L’apprentissage de la marche donne lieu à une nouvelle danse, épreuve tragi-comique des lois de l’attraction terrestre et premiers pas blessants sur les chemins d’une pénible existence.

La bonté récompensée

La petite sirène, échouée sur le rivage, est alors recueillie par le prince qui ne la reconnaît pas. Désormais muette, celle-là ne peut lui souffler mot de son identité. Elle doit souffrir en silence, et l’on souffre avec elle. Et l’on a envie de crier au prince d’ôter les écailles qui lui couvrent les yeux, comme la petite sirène s’est elle-même défait dans un moment d’atroce métamorphose de sa peau écailleuse pour être séduisante. Peine perdue. La reproduction de l’élite sociale est en route. Le prince a déjà reconnu, ou cru reconnaître, dans la princesse du royaume voisin qu’on lui présente pour épouse celle qui le sauva des eaux.

La nuit de noces venue, la petite sirène renonce à lui transpercer le cœur avec le poignard que sa grand-mère lui a remis (pour inverser le sortilège). Elle le sauve derechef, et s’en trouve elle-même sauvée – rachetée – à l’heure de son suicide par les filles de l’air au nombre desquelles elle est alors admise pour récompense de sa bonté. La petite sirène est une âme pure, à jamais présente et occupée à faire le bien parmi les vivants.

Libre adaptation réussie

C’est une belle proposition de lecture du conte d’Hans Christian Andersen (1837) que la dramaturge Géraldine Martineau offre aux petits (et aux grands !) en cette proche fin d’année.

L’espace scénique du Studio-Théâtre est un parfait écrin à l’intimité du merveilleux. La mise en scène fourmille de petites trouvailles qui emportent l’esprit du spectateur dans de fabuleux fonds marins. Le travail de la lumière y est particulièrement soigné. Signé Laurence Magnée, il éclaire d’une froide et belle manière les poisseuses angoisses du jeune âge.

Des petits cris stridents de joie et des claquements de bouche comme de minuscules baisers s’échappent parfois de la petite sirène et de sa sœur (Claire de La Rüe du Can). Ils sont les signes de mœurs étrangères, d’un mode de communication qui nous transportent littéralement. La comédienne Adeline d’Hermy est une petite sirène émouvante de gracilité douloureuse. Julien Frison incarne avec justesse la juvénile inconséquence du prince. Personnage auquel la metteure en scène a choisi d’adjoindre un père (Jérôme Pouly), absent du conte d’Andersen.

Présence comique

L’arrivée de celui-ci sur scène étonne, et détonne. Le père du prince est un terrien, un boute-en-train, qui n’aime rien tant que s’amuser et se montrer plaisant. Le voir prononcer le mot « rouget », en tirant la langue sur la seconde syllabe largement ouverte, fonctionne comme un trait comique de son caractère enjoué et divertissant. Aussi, son comportement le fait-il apparaître aux yeux inquiets de la petite sirène comme un bien étrange animal, à l’identique des bizarreries que le grossier souligne chez elle.

Du comique plaqué sur du tragique ? La greffe est osée, mais elle prend. Elle est une lumière (certes un peu brutale) au milieu de la noirceur du récit, et traduit le besoin de vie, de joie, d’ouverture de la petite sirène. La bonne humeur du père désamorce la pesante tension de la narration, et noie les larmes dans un rire bon enfant.

Cette invention du personnage n’édulcore pas pour autant le récit. Les principaux moments du conte sont ici repris, qui martèlent la marche de la petite sirène vers son destin funeste : l’émancipation vécue comme un douloureux (mais nécessaire) arrachement à la famille, le dépit amoureux, le rejet, la solitude et la mort de l’héroïne.

Accepter l’autre et soi-même

L’enjeu religieux (quête de l’âme immortelle de l’héroïne) a été évacué de l’adaptation de Géraldine Martineau, au profit d’une lecture plus contemporaine sur la différence de l’autre, la peur de l’étranger et l’indifférence sinon le mépris (ici même inconscient du père) auquel celui-là est réduit. Ainsi, la petite sirène, issue d’un autre monde, se voit-elle exclue d’une intégration par elle seule désirée.

Cette nouvelle approche développe également une réflexion sur la « capacité » des femmes à se sacrifier, à se dépouiller (toujours) un peu d’elles-mêmes pour convenir à l’œil tyrannique de l’autre masculin, par ailleurs peu regardant sur la beauté intérieure (les qualités morales et intellectuelles), au vu de la belle idiote que le prince prend pour épouse.

La morale que Géraldine Martineau nous propose invite les petites filles, très tôt assignées à un modèle, à se défier du diktat de la société machiste, des codes et préjugés sociaux. Elle les invite à ne pas se renier, à ne pas s’infliger de violences contre-nature pour plaire. Elle invite simplement à s’accepter soi-même.

Philippe Leclercq

 

• Du 15 novembre 2018 au 6 janvier 2019, à la Comédie-Française (Studio-Théâtre), à Paris.

• Voir les nombreux articles sur le genre du conte et ses adaptations théâtrales et cinématographiques dans « l’École des lettres », par exemple par Olivier Py.

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