« La Nuit (scintillante) des rois », de Shakespeare à la Comédie-Française

"La nuit des rois", de Shakespeare, mise en scène de Thomas Ostermeier à la Comédie-Française © Christophe Raynaud de Lage

« La nuit des rois », de Shakespeare, mise en scène de Thomas Ostermeier à la Comédie-Française © Christophe Raynaud de Lage

Cette comédie n’est sans doute pas l’une des plus mémorables de Shakespeare, mais sa mise en scène par Thomas Ostermeier contribuera certainement à en faire l’un des grands moments de la saison 2018-2019 de la Comédie-Française.

La Nuit des rois est une pièce au sujet historiquement daté, qui, avec son air de carnaval, ses déguisements, ses inversions d’identité et de sexe, son intrigue fidèle aux conventions de l’époque, son mélange des genres (musique/théâtre) et des tons (grave/ludique) correspond bien à ce temps que les histoires de la littérature nomme baroque, convaincu d’une instabilité de toutes choses, d’une réversibilité de l’être et de l’apparence, d’une toute puissance des illusions.

Mais la mise en scène, loin de nous enfermer dans le passé, apporte une résonance contemporaine à l’action qui d’un coup nous rappelle des questions actuelles comme les amours homosexuelles, les troubles du genre et de l’identité.

« La Nuit des rois ou Tout ce que vous voulez », de William Shakespeare, mise en scène de Thomas Ostermeier © Jean-Louis Fernandez

« La Nuit des rois ou Tout ce que vous voulez », de William Shakespeare, mise en scène de Thomas Ostermeier © Jean-Louis Fernandez

Si l’habit fait l’identité, sociale et sexuelle, le trouble est formulé par le costume même, les personnages étant à moitié habillés (le haut) et à moitié nus (le bas). Quelle est la vérité du sujet : ce que dit le haut ? Ce que dit le bas ? Qu’aime-t-on vraiment dans l’autre : le sexe ou le genre ? La comtesse Olivia (Adeline d’Hermy) sait-elle ce qui l’attire chez Viola jeune fille déguisée en homme (Georgia Scalliet) ? Et que nous suggère ce jeu de miroir Olivia/Viola ?

Car cet écho, cette reprise inversée des syllabes n’est pas un hasard : Feste, le bouffon de la cour, multiplie les jeux de mots, les paradoxes, les pensées en miroir, les confusions logiques, invitant son public à suivre cette gymnastique des points de vue contraires, fragilisant toute certitude. Tout est double et duplicité : être autre et identique, n’était-ce pas le propre des héros jumeaux, le frère et la sœur naufragés ? N’est-ce pas encore ce groupe de musiciens, emmené par un remarquable contre-ténor, cet homme à la voix de soprano ? N’est-ce pas enfin ce que dit la présence symbolique de singes sur le plateau ? Les singes sont en effet à la cour comme chez eux : où se loge l’apparence : dans l’homme ou dans le singe ?

Cela dit, pas le temps de se perdre en interrogations : les scènes de comédie impriment le rythme de la pièce, les personnages grotesques provoquent le rire par tous les moyens du comique : le caractère, les mots, les actions : le trio Tobie, Andrew, Feste, l’alcoolique, le simple, le fou, assure le spectacle, faisant à l’occasion littéralement le show, en mode chanteurs, micro en main, ou mode stand up, improvisations satiriques garanties au gré de l’actualité. Les acteurs, Laurent Stocker, Christophe Montenez, Stéphane Varupenne se donnent avec une énergie sans limite, tout comme Sébastien Pouderoux, intendant ridicule, dupé et humilié après s’être cru aimé de la comtesse (Malvolio). Tous ceux là sont dérisoires par rapport aux personnages graves que sont la comtesse Olivia et le duc Orsino hantés par la connaissance de l’amour, mais leur déraison ne dit-elle pas la vérité de l’amour découverte par les héros dans la surprise et l’abandon mutuel final ?

Il n’y a donc ni provocation ni détournement de sens dans cette nouvelle version de la « Nuit des rois », mais plutôt une intelligente actualisation des caractéristiques baroques de la pièce. Dans l’esprit même de cette comédie créée en 1602 pour les fêtes de la Chandeleur, la notion de fête rayonne dans cette mise en scène faisant la part belle au jeu et à la théâtralité : souvent avec malice les personnages disent des uns et des autres : c’est un bon acteur ! Et souvent avec humour le spectacle lui-même confond la scène et la salle, les personnages traversant l’orchestre sur un praticable/estrade qui casse les codes de la division des lieux et agrandit l’espace du jeu.

La Comédie-Française a cet incomparable avantage de jouer avec une troupe qui devient familière à tous ceux qui la suivent saison après saison. Il y a donc un plaisir supplémentaire à retrouver ces acteurs déjà vus dans telle ou telle pièce, alliant à chacun de leur rôle à la fois fidélité à eux-mêmes et renouvellement d’eux-mêmes. Il sera donné à tous de vérifier par soi même l’excellence de ces comédiens lors de la projection au cinéma de cette Nuit des rois, programmée en direct dans les salles Pathé le jeudi 14 février à 20 h15. Nul doute que les documents pédagogiques mis à disposition des enseignants à cette occasion fourniront de belles entrées aux enseignants désireux d’initier leurs élèves à la magie du théâtre.

Pascal Caglar

• Voir également sur ce site : « La Nuit des rois ou Tout ce que vous voulez », de William Shakespeare, mise en scène de Thomas Ostermeïer, par Philippe Leclercq.

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