« Jusque dans vos bras », mise en scène de Jean-Christophe Meurisse & Les Chiens de Navarre

Une question d’abord, posée dans le programme du spectacle, par le metteur en scène, Jean-Christophe Meurisse. :

« Quelle est donc cette fameuse identité française qui fait tant débat de nos jours et qui pourrait nous amener, dans nos visions les plus sombres, à une guerre civile ? »

Défiance ? Provocation ? Au contraire, invitation à une plaisante réflexion de choc sur un sujet – essentiel ?, en tout cas, cacophonique – qui fait aujourd’hui dissensus selon que l’on regarde en arrière ou devant soi.

Deuil, douleur et dispute

Cette interrogation liminaire, que l’on pourrait voir accrochée au veston de celui, sorte de Monsieur Loyal goguenard, venu accueillir et brocarder gentiment le public tout en lui demandant de scander cette autre phrase programmatique, « Je suis en colère, et je ne me laisserai pas faire », va servir de fil rouge (sang) à la quinzaine de tableaux de la pièce.

De fait, la première scène, sise au cœur d’une scénographie épurée et amenée à se remplir au gré de la dramaturgie, pose le ton. Un cercueil, couvert du drapeau français, sur lequel une femme hurle sa douleur… au son tonitruant du tube des Beatles, « All you need is love ». En retrait, un groupe de proches pleurent sous la pluie. L’effroi du public, saisi à froid, dure, tandis que les silhouettes endeuillées s’agitent progressivement dans le fond, discutent, s’énervent, s’agressent.

All you need is love… La scène est soudain le théâtre d’une violente hystérie, joyeusement surjouée ; hommes et femmes s’empoignent, les coups pleuvent, l’hémoglobine coule à flots, l’un d’eux finit même dans le cercueil avec le mort.

La scène sans paroles se passe de commentaires, ou presque. On ne sait pas qui est le défunt, ni quelles sont les causes de son décès. Mais, la seule présence du drapeau tricolore ancre le dispositif dans notre contemporanéité, et en interpelle la fraîche mémoire collective. Hommage de la nation ? Deuil officiel ? On pense évidemment à nos morts récents, victimes ici et là du terrorisme.

On sait les pleurs de cette femme et de cet homme qui la soutient, mais on connaît aussi les ressorts de la dispute qui s’empare du groupe alentour. Et qui, comme dans la vraie vie, et le corps des victimes à peine refroidi et l’instant du beau consensus refermé, se lance dans de vaines querelles, des polémiques « d’après » sans fin. À la différence près, qu’ici on rit beaucoup de la triste comédie du lendemain.

 

Examen de conscience

Oui, on s’amuse énormément à l’ironie féroce de Jusque dans vos bras. En particulier quand elle s’attaque au politiquement correct et à l’impensé raciste à travers quelque savoureuse discussion entre amis réunis autour d’un pique-nique. De la petite blague à la comparaison maladroite, mauvaise foi et bonne conscience poussent peu à peu les personnages dans leurs retranchements, et obligent chacun à faire son examen de conscience.

De l’un à l’autre, d’une saynète à l’autre, circulent des symboles, des fragments d’histoire, des figures nationales revisitées (un De Gaulle plus grand que nature, une Jeanne d’Arc clochardisée, un Obélix sabordeur de nos jeunes souvenirs), et des hypothèses (un pape noir), des aventures, tout un imaginaire de grandeur et de progrès incarné aussi par deux drôles d’astronautes français qui, incapables de planter leur drapeau sur le sol lunaire, peinent à écrire une nouvelle page de notre histoire…

Et puis, en trois tableaux esquissés au couteau (assassin), la pièce interroge avec courage notre rapport direct, sinon physique, aux réfugiés. Elle parvient, grâce à une piquante astuce de mise en scène, à provoquer le malaise lors de l’arrivée d’une embarcation d’infortune sur une de nos plages ; elle émeut aux larmes lors d’un rendez-vous absurde dans les locaux de l’Ofpra ; elle inquiète durant l’arrivée d’une femme et de deux hommes africains dans une bonne petite famille d’accueil.

 

Il y avait beaucoup de lycéens ce soir-là dans la salle des Bouffes du Nord à Paris. Ils ont beaucoup ri, conscients à l’évidence de la mise à distance de l’actualité par la caricature et la puissance de la farce. Sans doute ont-ils également fait le plein de réflexions propres à nourrir de fructueux débats en classe.

Philippe Leclercq

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En tournée en province jusqu’à fin mai 2018 : Du 7 au 8 décembre 2017, hTh, Montpellier. – Du 12 au 21 décembre 2017, Théâtre Dijon-Bourgogne – centre dramatique national. – Du 10 au 13 janvier 2018, Théâtre Sorano, Toulouse. – Le 18 janvier 2018, Le Manège, Maubeuge. – Du 23 au 25 janvier 2018, L’apostrophe, Pontoise. – Du 31 janvier au 2 février 2018, Le Carré des Jalles, Saint-Médard-en-Jalles. – Du 6 au 10 février 2018, Théâtre du Gymnase, Marseille. – Du 14 au 15 février 2018, Centre national dramatique d’Orléans. – Le 10 mars 2018, Le POC d’Alfortville. – Le 13 mars 2018, Théâtre du Vellein, Villefontaine. – Le 16 mars 2018, Les Salins, Martigue. – Du 20 au 21 mars 2018, Le Volcan, Le Havre. – Du 28 au 30 mars 2018, Théâtre Sortie Ouest, Béziers. –  Du 4 au 5 avril 2018, Maison des Arts de Créteil. – Du 13 au 14 avril 2018, TEAT, Sainte-Clotilde. – Du 24 au 29 avril 2018, MC93 – maison de la culture de Seine-Saint-Denis, Bobigny. – Du 3 au 4 mai 2018, Théâtre de Bayonne – scène nationale du Sud-Aquitain. – Du 16 au 18 mai 2018, Centre national dramatique de Lorient. – Du 23 au 25 mai 2018, Théâtre Auditorium de Poitiers. – Le 29 mai 2018, Théâtre Paul-Éluard, Choisy-le-Roi.

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