« Jusque dans vos bras », psychanalyse de l’inconscient national

C’est à une « psychanalyse électrochoc de la France » (note d’intention) que nous invitent Jean-Christophe Meurisse et ses Chiens de Navarre avec le spectacle Jusque dans vos bras, dont le titre fait écho au célèbre chant révolutionnaire de la Marseillaise.

Créé en juin 2017, le spectacle au répertoire du collectif tourne depuis dans toute la France. En réaction au grand débat lancé en novembre 2009 par Éric Besson, alors ministre en charge de l’Identité nationale dans le gouvernement de Nicolas Sarkozy, le collectif d’artistes connu pour son rire de résistance et son art consommé de la comédie burlesque entreprend une sorte de tableau vivant du roman national destiné à scruter notre inconscient national.

On y retrouve certaines figures emblématiques, tantôt issues de l’imaginaire culturel, comme Obélix, tantôt de l’histoire de France, comme une Jeanne d’Arc échappée du Puy du Fou, entourée d’un halo de fumée et vêtue d’une côte de maille qui cherche à tout prix à se faire dépuceler, un général de Gaulle de 2, 46 m qui chausse du 58 et s’appelle Brahim, une Marie-Antoinette vampirique ou encore deux astronautes qui marchent sur la Lune à la façon des films populaires américains.

© Philippe Lebruman

Mêlant fictions d’histoire et travestissement d’événements emblématiques de l’actualité, ce spectacle comportant des séquences improvisées nous fait assister tour à tour à l’enterrement patriotique d’un policier mort en service qui tourne au pugilat familial, au déjeuner sur l’herbe de jeunes citadins de gauche qui déplorent l’effondrement du parti socialiste tout en basculant dans un racisme d’autant plus ordinaire que largement inconscient, l’accueil d’étrangers dans un bureau de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) qui révèle derrière la mission de l’institution un racisme systémique, ou encore à l’hospitalité envers des migrants par une famille de cadres et d’artistes dont la bienveillance dissimule mal, sous un verni humaniste et universaliste, les préjugés de classe et même de race.

Autant de séquences qui lézardent l’utopie de l’unité nationale et expriment la violence refoulée des affrontements symboliques au fondement des polémiques sur l’« identité nationale ». Ce spectacle engagé au propos sans concession a pourtant fait les frais, dans sa première version, d’une accusation de racisme par omission de la part du Conseil représentatif des associations noires en France (CRAN), au motif qu’il avait risqué une scène, supprimée depuis, de blackface, cette pratique d’acteur inspirée du Ministrel show née dans l’Amérique coloniale, esclavagiste et ségrégationniste consistant à grimer des Blancs pour les « déguiser en Noirs », disparue dans les années 1960 à la faveur du mouvement des droits civiques et condamnée pour sa vision stéréotypée.

© Philippe Lebruman

Personne n’est épargné dans ce spectacle qui met d’emblée le spectateur en cause dans un prologue drolatique où une sorte de Monsieur Loyal vient faire la réclame en se lançant dans une satire mordante du « public bourgeois » assemblé dans le théâtre public subventionné, et se poursuit par une scène terrifiante où ce même public est invité à tirer une corde pour sauver un frêle esquif de migrants sur le point de s’abîmer en mer en leur permettant d’accoster. Une double transgression, politique d’abord, par ce « délit de solidarité » contrevenant à l’interdiction de la loi-décret de mai 2018, depuis rejetée par le Conseil constitutionnel, théâtrale ensuite, par le franchissement du « quatrième mur » séparant la scène de la salle. Un salubre examen de conscience, sous couvert de relecture de notre histoire.

Martial Poirson

• Les Chiens de Navarre, « Jusque dans vos bras », création à l’Odéon de Lyon lors des Nuits de Fourvière en juin 2017, en tournée dans toute la France.

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