Enseignement, culture et spectacle vivant

Le BanquetPlus que jamais il relève de la mission de l’Éducation nationale de former la jeunesse à la culture vivante. Nous vivons dans un monde saturé de spectacles, d’événements, de créations, d’arts multiples et nouveaux, et nous oublions que cette offre surabondante, caractéristique de notre société et de la culture de consommation, comme l’a défini très tôt Anna Harendt, est inédite dans l’histoire.

Cette offre pléthorique est aussi liée à un besoin de création artistique polymorphe rarement connu dans le passé et qui sollicite de plus en plus des langages non littéraires : les corps, les sons, les images, la photographie, la vidéo, le numérique… De ce fait, plus que jamais Éducation nationale et Culture doivent coopérer.

Comment initier à la culture vivante

De même qu’il a toujours été du devoir de l’enseignement public de faire partager la littérature « lettrée » afin de ne laisser personne loin des rives de l’humanisme, il est aujourd’hui du devoir de notre enseignement de donner accès à tous au spectacle vivant afin de ne pas couper en deux notre société : d’un côté les initiés à la culture vivante, de l’autre les condamnés à la culture industrielle et médiatique, au divertissement commercial.

Mais initier à la culture vivante est autre chose qu’introduire à la culture de l’écrit, classique et humaniste. La culture des arts et des spectacles ne peut être abordée par le seul manuel ou la captation filmée, elle ne peut pénétrer l’Éducation que par les sorties scolaires, les rencontres avec les œuvres et les artistes, en d’autres termes lorsque l’école se prolonge hors de la salle de classe.

Nombreux sont les collègues qui conduisent régulièrement leurs élèves au théâtre, au musée, aux lieux d’exposition et de productions artistiques, ou créent même dans les murs de leur établissement des événements culturels remarquables. Pour tous ces enseignants qui intègrent ces sorties dans leur pédagogie, dans leur mission éducative, dans leurs service, il serait juste que ce temps soit reconnu comme un temps d’enseignement à part entière et que les spectacles vivants aient une place plus grande, plus régulière dans les EPI au collège ou les TPE au lycée.

La mise en scène du langage corporel

ll n’échappe à personne que nous sommes à l' »âge du corps » sur lequel se penchent philosophes et sociologues. Au delà des univers de la santé, du sport ou de l’éthique, le monde de la culture renouvelle aussi depuis quelques années le langage artistique corporel. Un théâtre sans parole, physique, rivalise aujourd’hui avec le théâtre oral, à texte, et ne peut par conséquent être découvert sans être vu.

Dans les années 1960, les auteurs faisaient peser une ère nouvelle de soupçon sur le langage dont on traquait les défaillances, les pièges ou les contradictions : avec Acte sans parole, de Beckett (1957), il devenait presque impossible de parler. Mais aujourd’hui il ne s’agit plus de mettre en pièce le langage verbal, il s’agit de mettre en scène le langage corporel ; on ne vise plus le non-sens du langage mais le trop plein de sens du corps.

Signe d’un mouvement de fond, ces artistes viennent du monde entier: pour ne citer que les plus célèbres pour leur tournée en France, il faut mentionner les Russes de la famille Simianyki, les Allemands de la famille Flöz, les Argentins Luciano Rosso et Alfonso Baron de Un Poyo Rojo, les Australiens Circa de Humans ou encore les Français du Cirque Le Roux.

Tous, qu’ils proviennent du cirque, de la danse ou du mime, proposent un théâtre physique, des histoires sans parole mais non sans langage, et ce théâtre qui aurait ravi d’aise Diderot, adepte de la pantomime, attire avec bonheur des acteurs et actrices de métier comme Pierre Guillois et son Bigre en 2015 ou Mathilda May qui offrit en 2013 un mémorable Open Space et s’apprête à donner à la rentrée un nouveau spectacle de théâtre non-verbal : Le Banquet.

Donner accès à la culture et au monde d’aujourd’hui

Ce coup de projecteur sur le théâtre physique ne se veut qu’une pièce d’un dossier en faveur de la prise en compte du spectacle vivant dans l’enseignement scolaire, encore une fois non pas pour façonner de petits consommateurs de produits culturels, mais pour remplir la mission de l’Éducation qui est de donner accès à la culture et au monde d’aujourd’hui.

La mémoire scolaire se vide aussitôt qu’elle a été emplie; seuls surnagent de ce naufrage des spectacles, des sorties, un vécu de spectateur qui laisse des traces tout au long d’une vie.

Pascal Caglar

 

• Un Poyo Rojo : Paris, Théâtre Antoine, jusqu’au 16 juin (en tournée depuis dix ans).

• Humans : Montpellier, Printemps des comédiens,19 juin, Lyon, les nuits de Fourvière 28-29 juin.

Bigre : Blagnac, La Rochelle, Valenciennes, Thonon à partir de septembre 2018.

• Le Banquet : Paris, Théâtre du Rond-Point à partir du 10 octobre 2018.

Cirque Le Roux : Arcachon octobre 2018, Villeneuve sur Lot novembre 2018.

 

Lire sur ce site trois points de vue de Pascal Caglar sur l’initiation au spectacle vivant :

2018, année du théâtre ?

À quand le théâtre pour tous ?

Les sorties scolaires et la découverte du spectacle vivant.

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