« Électre/Oreste », d’Ivo van Hove, à la Comédie-Française

Suliane Brahim, Christophe Montenez © Jan Versweyveld

Monter un classique grec est tout autre chose que reprendre un classique français. Pour un classique français, le public a toujours une idée, peut-être reçue, peut-être savante, de ce que doit en être ou avoir été la version traditionnelle (sinon historique) ; et il mesure alors l’écart produit par la nouvelle production, son conformisme ou son originalité, sa mémoire étant toujours partiellement préparée au sujet, au jeu et à la langue.

En revanche, pour une pièce de Sophocle ou Euripide, le spectateur manque de repères. Sauf doté d’une culture érudite, il sait peu des représentations antiques, et la version qui lui est proposée tient autant de la découverte du théâtre grec du Ve siècle av. J.-C. que de l’appréciation d’une version nouvelle d’une pièce ancienne.

C’est pourquoi monter Électre /Oreste d’Euripide (d’après Euripide plus exactement) c’est viser à la fois à faire connaître le théâtre antique et à en faire aimer une réinterprétation contemporaine. À beaucoup d’égards, cette gageure, la proposition d’Ivo van Hove la relève avec succès, d’une part parce qu’une ambiance tragique est créée, à base de mythologie, de passion, de violence, de musique et de chorégraphies fortes, et d’autre part parce que le sujet d’Euripide, celui de la justice, de la loi et de la vengeance, parle encore vivement aux spectateurs, à travers les débats passionnés des principaux protagonistes.

Bien sûr le chœur ne joue pas ici comme dans le théâtre grec, mais il est là, il chante, il danse, il hurle et s’impose à nous, gagne sa place sur scène malgré son effacement dans notre culture. Même chose pour les musiciens percussionnistes, plutôt flûtistes dans l’antiquité, mais présents, jouant, soulignant le drame au point de devenir eux aussi une évidence. Enfin si les concessions faites aux sang, à la violence, à cette absence de dignité pourtant conforme aux rangs des personnages (dans les gestes et les costumes) ne trouveront guère de justifications dans la poétique d’Aristote, elles participent ici intelligemment au climat d’intensité maximale voulu par le metteur en scène et son scénographe.

Denis Podalydès, Christophe Montenez, Rebecca Marder, Suliane Brahim, Loïc Corbery © Jan Versweyveld

Distance et proximité sont donc au rendez-vous : nous sommes bien dans un ailleurs, dans un temps et un espace où les dieux côtoient les hommes, les héros les paysans. Il y a de la boue et des bijoux, de la cabane et du palais, mais nous sommes aussi dans des drames humains universels qui résonnent en nous aujourd’hui comme hier : le matricide, la culpabilité, la violence héréditaire, le pouvoir et la rébellion. Les dialogues, riches en débats et prises de position, en éloquence savante et persuasive, entraînent aussi le spectateur dans le procès d’Électre et de son frère, dans les problèmes de la conscience et de l’agir.

Or si visuellement le spectacle est réussi, la sonorisation laisse peut-être à désirer. Pourquoi équiper les acteurs de micro quand leurs voix propres et leur diction d’ordinaire impeccable auraient largement suffi à nous pénétrer de leur haine et de leur souffrance ? À ce jeu de déceptions, de paroles difficilement audibles, Christophe Montenez (Oreste) se détache malheureusement, les voix fortes et claires de Suliane Brahim (Électre) ou Elsa Lepoivre (Clytemnestre), celles mâles et nettes de Didier Sandre (Tyndare) ou Denis Podalydès (Ménélas) ravivant pour leur part la détermination énergique de leurs personnages.

Le spectacle diffusé dans les cinémas Pathé en direct du 16 au 18 juin dans plus de 300 salles vaut largement que l’on s’y rende. D’abord parce que les occasions sont rares de voir le répertoire antique monté en France (et fondre en une seule pièce Électre/Oreste, deux tragédies d’Euripide, est ici un parti pris convaincant), ensuite parce qu‘il y a réellement de la force et de l’interpellation dans cette mise en scène qui sans le dire ou sans pédanterie nous inspire peut-être ces fameux sentiments : pitié et effroi.

Pascal Caglar

« Électre/Oreste », d’Ivo van Hove, à la Comédie-Française.

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