« Contre le théâtre politique », d’Olivier Neveux

Olivier Neveux, "Contre le théâtre politique"Écho du mot fameux de Sacha Guitry, « Les femmes je suis contre, tout contre », ce  Contre le théâtre politique est moins le signe d’une opposition à un quelconque théâtre politique qu’une enquête sur tout ce qui vient, comme le dit son auteur,  « buter contre le théâtre politique », autrement dit tout ce qui l’entoure pour mieux le contenir ou au contraire l’aider à s’affranchir.

Olivier Neveux poursuit ici une œuvre universitaire constamment tournée vers les luttes du théâtre dont l’avant-dernier essai, Politiques du spectateur (2013) étudiait les façons dont le théâtre transgressif traitait son spectateur.

Dans ce Contre le théâtre politique, il s’agit désormais d’étudier comment le théâtre se situe face à l’État, ce qu’il fait de la politique ou comment il est politique.

Dans la première partie de l’essai l’auteur cherche à dégager les caractéristiques de la politique artistique mise en place sous la présidence Macron et son impact sur le théâtre. Olivier Neveu analyse l’action du ministre de la culture « bis » du gouvernement, Jean-Marc Dumontet, qui instrumentalise et thématise les questions politiques afin de mieux les désamorcer en donnant l’impression de mieux nous y sensibiliser.

C’est la dé-politique culturelle, la culture justifiée par l’économie, l’introduction massive du mécénat privé, l’objectif de réussite financière des salles et des spectacles, avec un programme somme toute conservateur : divertir, moraliser, sensibiliser aux valeurs d’État. D’où les questions impertinentes de l’auteur : est-il vraiment indispensable d’aller au théâtre ? Que veut dire cette injonction citoyenne ? Quelle est donc cette mission de service public du théâtre?

Les deuxième et troisième parties se font écho : « Du trop de réalité » et « L’art du théâtre » s’opposent en ce que l’une réfléchit aux limites et impasses d’un théâtre délibérément politique, l’autre envisage les effets paradoxalement politiques de spectacles non essentiellement politiques. Le théâtre politique souffre d’une inefficacité évidente en raison de son didactisme, de ses thématiques faussement transgressives, de son public restreint et gagné et d’avance aux valeurs soutenues. Quant au réalisme, un théâtre qui prétend rapporter la réalité sociale, économique ou autre n’est pas forcément un théâtre de résistance, un théâtre accusateur. À se demander si Jean Jaurès n’avait pas raison d’imaginer une société où le théâtre n’aurait plus d’utilité : « pratiquer le théâtre dans le but de créer une société où il n’y aura plus de théâtre ».

En attendant restent des œuvres qui défient les automatismes du théâtre politique et Olivier Neveux  étudie des pièces d’Adeline Roseinstein (Décris-Ravage), Milo Rau, Chantal Morel (Le chagrin d’Hölderlin), ou encore de la chorégraphe Maguy Marin (Deux mille dix sept), élabore les notions d’intelligence du théâtre, du théâtre du petit, de conflit des présents pour mieux faire sentir combien le théâtre politique est encore dans l’invention, la fiction et le jeu lui-même : ce théâtre appelle moins à déchiffrer la réalité qu’à être lui-même déchiffré en tant que puissance de transformation.

Cet essai, écrit dans un style alerte et décomplexé, nourri de références philosophiques et esthétiques, de Marcuse à Brecht, de Jacques Rancière à Erwin Piscator, s’il s’inscrit délibérément dans le théâtre de l’extrême contemporain sans jamais se soucier d’offrir une histoire des rapports entre théâtre et politique, demeure une lecture roborative ne manquant pas d’atteindre le but assigné au théâtre politique : transformer notre regard sur le réel, favoriser la réflexion intelligente.

Pascal Caglar

• Olivier Neveux, « Contre le théâtre politique », La fabrique, 2019, 320 p.

 

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