« Bouvard et Pécuchet », de Jérôme Deschamps, au Théâtre de la Ville

"Bouvard et Pécuchet", de Jérôme Deschamps, au Théâtre de la Ville

Micha Lescot (Bouvard) et Jérôme Deschamps (Pécuchet)

« Classiques : on est censé les connaître », écrit Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues. Et de fait on est censé connaître Bouvard et Pécuchet, mais on pardonnera désormais à celui qui n’ayant pas lu le roman aura vu l’adaptation qu’en donne Jérôme Deschamps au Théâtre de la Ville.

Cette adaptation est en effet fidèle sinon à la lettre du texte du moins à l’esprit du roman, et les libertés  de réduction, transposition ou invention que prend Jérôme Deschamps, loin de  choquer ou décevoir, ajoutent de la malice à l’œuvre pour rendre au centuple à Flaubert ce qu’il nommait sa « prétention à être comique ».

Bouvard et Pécuchet sont ici les échos mêlés de Laurel et Hardy et Vladimir et Estragon, tour à tour personnages burlesques dans leur jeu et leurs dialogues, et figures pathétiques dans leurs échecs dérisoires et leur désespoir final. Le couple formé par Jérôme Deschamps-Pécuchet, Micha Lescot-Bouvard est une merveille de complémentarité physique et intellectuelle : ils jouent cette humanité sûre d’elle-même, de ses goûts et de ses ambitions, faisant contraste avec l’autre couple de la pièce, ce couple sans nom, à l’humanité brutale, qui leur sert de domestiques et de cobayes : l’excellente Pauline Tricot et l’inquiétant Lucas Hérault.

Si, comme en musique, la pièce est une variation sur un ou plusieurs thèmes de l’œuvre plus qu’une transposition appliquée et exhaustive, on a plaisir à reconnaître la scène de la rencontre à Paris, les tentatives d’innovations agricoles à la campagne, les légumes bio, les engrais naturels, les conserves, puis d’autres grands moments du roman comme l’engouement pour la littérature, le théâtre ou l’hypnose. Chaque séquence se meut en une scène d’anthologie, avec des acteurs qui donnent en présence et en énergie ce qu’aucun texte ne peut dire : c’est le vélo de Lucas, les tomates de Pauline, la séance d’hypnose de Micha, la leçon de littérature de Jérôme Deschamps idolâtre de l’obscur Guillochet.

À ce roman inachevé la pièce sait donner une conclusion intelligente et adéquate. Nos héros décident de quitter la vie mais leur tentative de suicide échouant, Bouvard s’exclame : « Un suicide manqué, c’est mortel. » Que reste-t-il en effet lorsque l’espoir même de la mort s’évanouit et ne subsiste que la vie et son mortel ennui ?

"Bouvard et Pécuchet", de Jérôme Deschamps, au Théâtre de la Ville

Micha Lescot (Bouvard) et Jérôme Deschamps (Pécuchet)

Le tempo sans répit du théâtre prive l’esprit des possibilités de l’analyse. La pièce est le temps du plaisir et des sensations. Il faut du recul et de la mémoire pour retrouver la fonction satirique des personnages, pétris de clichés et d’idées reçues et les moqueries subtiles de l’auteur. Si le livre donne à comprendre la bêtise et à admirer le style de Flaubert, le théâtre donne aussi à voir le grand guignol de la condition bourgeoise mais il donne aussi et en plus à admirer des performances d’acteurs au meilleur de leur jeu et de leur inspiration.

C’est pour cela que l’on veut aller au théâtre : tout comme il y a le style de l’auteur, il y a la marque du metteur en scène, et Jérôme Deschamps signe une transposition qui n’a pas à rougir de sa témérité. Nul doute que bien des spectateurs ayant pu voir la pièce en tournée dans toute la France, de Paris à Marseille et de Caen à Villeurbanne, ont ainsi bénéficié d’une initiation vivante à l’esprit immortel de Flaubert.

Pascal Caglar

 

Théâtre de la Ville / Espace Cardin, représentations jusqu’au 11 juillet 2018.

Flaubert dans « l’École des lettres ».

« Madame Bovary » et « Bouvard et Pécuchet » sur France Culture.

 

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