« An Irish Story – Une histoire irlandaise », de Kelly Rivière

Kelly Rivière dans « An Irish Story » © David Jungman

À l’expression désormais admise « seule en scène », dont nous nous méfions pour les shows comiques, performances d’acteurs ou suites de sketches plus ou moins improvisés qu’elle suppose, nous préférons la formulation « seule sur scène » où le récit tient lieu de fiction. À l’exemple des mises en scène théâtrales de Mémoires d’un fou ou du Horla que nous avons vu naguère.

Encore que dans le cas de Kelly Rivière et son spectacle An Irish Story – Une histoire irlandaise, il soit difficile de parler de solitude sur scène tant l’actrice (née en 1979) remplit l’espace avec la quinzaine de personnages qu’elle incarne tour à tour.

Car Kelly Rivière, ici modestement rebaptisée Kelly Ruisseau, nous embarque dans l’aventure au long cours de son histoire familiale – supposée autobiographique (Rivière/Ruisseau !). Avec pour cap de la narration, la mystérieuse et lointaine disparition de Peter O’Farrel, le grand-père de Kelly, parti d’Irlande du sud en 1949, à l’âge de 19 ans, pour trouver du travail à Londres, en compagnie de sa jeune fiancée Margaret, déjà porteuse (horreur dans l’Irlande ultra-catholique de l’époque !) de leur premier enfant.

Cinq autres viendront. La misère avec. Et le mal de vivre dans un pays protestant et capitaliste où l’Irlandais, « faiseur d’enfants », est souvent accueilli à l’entrée des logis par des écriteaux « No Blacks, No Irish, No Dogs ». Peter broie du noir et boit beaucoup. Il disparaît souvent. Un, deux, trois jours. Une semaine. Puis, un jour, plus rien. Peter ne revient pas. Pourquoi ? L’énigme taraude Kelly.

Qu’est devenu Peter O’Farrel, le migrant héroïque, que l’adolescente (française, par son père) n’hésite pas à transformer en gros bras de l’IRA pour crâner devant ses petits-amis subjugués ? Pour savoir, elle tarabuste sa mère anglaise (lectrice de biographies des tyrans sanguinaires du XXe siècle), alerte son frère (fumeur de joints) qu’elle emmène avec elle à Londres pour interroger sa matoise grand-mère (qu’elle manque d’étrangler au terme d’une discussion qui s’achève en poursuite horrifico-burlesque).

Enfin, Kelly, plus grande, décide de remonter plus loin, avec sa mère cette fois, jusqu’à la source de son ruisseau, dans ce qu’il lui reste de famille irlandaise. Pour la jeune femme, c’est l’occasion d’un voyage dans le passé, en elle-même, à la rencontre d’un pays, d’une culture qu’elle découvre (hilarante session de musique celtique dans un pub où Kelly fait l’âpre apprentissage de la Guinness). Tandis que la mère continue d’en rejeter le pittoresque avec vigueur (normal, elle incarne le déni de la deuxième génération), Kelly s’en empare et l’adopte définitivement.

Espace d’intimité universelle

Et Peter, le grand-père, dans tout ça ? Un MacGuffin, un prétexte qui entraîne le spectateur dans un passionnant périple à travers le temps, la langue, la culture irlandaise. Entre idiosyncrasies hilarantes et instantanés folkloriques. Un périple qui va s’élargissant, s’élevant progressivement de l’intime à l’universel, de la moquette de chambre à coucher de l’adolescente au vaste tapis vert d’Irlande. Des premiers questionnements d’une gamine sur son mystérieux aïeul à la conquête de soi et de ses origines.

Deux trois projecteurs, quelques rares objets sur scène, mais tout fait sens ici, et prend vie par la grâce de l’intense présence de Kelly Rivière. Un mur d’images accrochées à des fils à linge barre le milieu de la scène, en rétrécit l’espace et augmente le degré de chaleur entre le public et l’actrice-narratrice. Ces photos suspendues comme de vieilles nippes sont les souvenirs épars de l’histoire familiale, des lambeaux de vie d’exilés, des rêves qui traversent le récit et la mythologie intime de Kelly.

Voyage culturel et linguistique

Au cours de son heure et demie de spectacle alternant français et anglais (d’où le titre bilingue), la comédienne franco-irlandaise déplie une pétillante énergie et, surtout, déploie un solide talent de conteuse qui, en plus d’amuser le public, captive, émeut et transporte en quelques mots précis, concis, formidablement évocateurs.

Kelly, disions-nous, est sur scène, « une » – elle (Rivière et Ruisseau) – et plusieurs autres à la fois. Douée d’un sens économe du geste, elle joue de son corps, gestes et mimiques, autant que des mots et de sa voix qu’elle a riche d’inflexions et d’une tessiture stupéfiante selon qu’elle est un homme (son frère, ses copains, un chanteur irlandais) ou une femme (sa grand-mère, sa mère, les commères irlandaises).

De surcroît, elle excelle dans l’expression nuancée des accents, qu’ils soient français (du sud, comme son père), anglais, irlandais, ou gaélique dans le texte. Car, autant qu’une page d’histoire de l’immigration irlandaise, de la vie britannique ou de l’existence d’une jeune Française d’aujourd’hui, An Irish Story constitue une véritable leçon de langue qui, le jeu et l’humour aidant de la brillante actrice, saura ravir les élèves (dès la classe de quatrième) aussi bien que leurs professeurs.

Philippe Leclercq

 

• Du 3 avril au 30 juin, au Théâtre de Belleville, à Paris (94, rue du Faubourg-du-Temple, XIe). Le 5 juin, Festival Traverse !, Azay-le-Brulé (79).

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