« The Tree of Life » – « L’Arbre de vie » –, de Terrence Malick, Palme d’or du festival de Cannes

Trente-deux ans après Les Moissons du ciel, Terrence Malick obtient la Palme d’or à Cannes avec une épopée lyrique, cosmique, biblique. Ce cinéaste culte, qui n’a réalisé que cinq films, a été formé par l’étude de la philosophie à Harvard et par une foi inébranlable.

Dépassant l’alternative qu’il propose d’emblée à l’homme entre la Nature et la Grâce, son film affiche la croyance en un Dieu qui serait, comme celui de Spinoza, la nature elle-même. Dans toute son œuvre, le cinéaste n’a cessé de s’interroger sur la place de l’homme dans l’Univers, qu’il contemple pour y trouver des réponses. Une telle exigence philosophique et esthétique a fait de lui un cinéaste majeur, dont chaque film est attendu – longtemps – avec une curiosité passionnée.

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Un hymne à la vie

The Tree of Life a comblé cette attente. Car cet hymne à la vie met en parallèle une histoire de l’humanité et la vie d’une famille emblématique de l’Amérique des années 50 – considérée comme un véritable jardin d’Éden, sans doute parce que Malick y était lui-même enfant –, vivant à son échelle les bonheurs et les vicissitudes de toute famille biblique et humaine. Comme Adam et Ève, cette famille a trois fils, qui tiennent les rôles d’Abel, Caïn et Seth, et comme elle, va être chassée du paradis.

Plus descriptif que narratif, plus métaphysique que romanesque, et pourtant autobiographique, ce film se veut une méditation mystique, qui entend dépasser le débat entre évolutionnistes et créationnistes. Terrence Malick, professeur de théologie et de philosophie au MIT, traducteur de Heidegger, s’inspire de la Kabbale, pour laquelle tout est né de la lumière ou plutôt d’une énergie jaillissante unique, qui se déverse de vase en vase, se coagule de plus en plus dans des mondes successifs. L’Arbre de Vie, mentionné par la Genèse en 2, 9, est aussi celui qui symbolise dans la Kabbale les lois de l’univers et le processus de création qui met en œuvre, dans le Macrocosme de l’univers et dans le microcosme de l’être humain – rigoureusement homologues –, les énergies ou puissances créatrices émanant du Créateur.

Car pour le Zohar, œuvre principale de la Kabbale, la Genèse ne raconte pas le commencement temporel de l’histoire, mais transmet l’intuition ontologique du passage de l’Infini, sinon directement au fini, du moins à la « transparence ». Réduisant le concret des anecdotes à des fonctions abstraites ou transcendantes, ses textes évoquent une architecture spirituelle à l’image de l’Homme, par un véritable anthropomorphisme cosmique. C’est exactement ce que Terrence Malick traduit en images de synthèse, le surgissement de la vie, puis la naissance de l’humanité, processus dont la Genèse est la version mythique.

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Une interprétation distanciée parce que symbolique

On suit donc l’évolution depuis le Chaos, avec les dinosaures, l’apparition de l’homme, son adaptation et la découverte du mal, inhérent au projet de Dieu, comme le souligne en exergue la citation de Job : « Où étais-tu quand je jetais les fondations de la terre ? » (Job, 38, 4). Comme Adam, Job aussi perd tout, et la famille symbolique du film incarne sa révolte et son acceptation de la volonté divine, après avoir perdu l’un de ses fils et ses moyens d’existence. Enfin les séquences finales montrent, en images indistinctes et ralenties, la résurrection, la réunion de ceux qui avaient été séparés et le Paradis retrouvé.

La voix off du narrateur, plus omniscient que Dieu lui-même – invention biblique majeure qui a influé sur toute la technique narrative ultérieure – domine le film, dont l’interprétation n’est pas réaliste, mais distanciée parce que symbolique. Les trois enfants sont excellents. L’aîné est interprété à l’âge adulte par un Sean Penn tourmenté, tandis que Brad Pitt joue le rôle du père, « répressif par nature » selon le cinéaste, parce qu’il incarne l’autorité formatrice des patriarches, tandis que son épouse (Jessica Chastain) fait ressentir la tendresse active des mères de la Bible.

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Une ode symphonique à la vie sur Terre

On peut certes rester extérieur à cette fresque presque abstraite, à cette saga initiatique dont les clefs sont pourtant données par le réalisateur dès le titre : il ne faut pas chercher d’intrigue dans ce film, mais se laisser entraîner au rythme d’une cosmogonie mystique, d’une odyssée de l’espèce, dont chaque personnage est une vivante allégorie. L’ampleur de la vision, traduite en images grandioses, est soulignée par la musique inspirée d’Alexandre Desplat, mais surtout par la Moldau de Smetana, le Requiem de Berlioz, la première symphonie de Mahler, la quatrième symphonie de Brahms, la Toccata et fugue de Bach…

Conjuguant son autobiographie rêvée avec le mythe de la Genèse et son interprétation mystique, plus admissible sur le plan scientifique, Terrence Malick a subjugué le public par une œuvre de pure poésie.

Ode symphonique à la vie sur Terre, ce film sur l’immanence du sacré et l’intuition humaine de la transcendance, est d’une ambition inouïe, mais s’avère à la hauteur de cette ambition, comme l’a reconnu le jury du 64Festival de Cannes.

Anne-Marie Baron

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À la merveille, de Terrence Malick.

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12 réflexions au sujet de « « The Tree of Life » – « L’Arbre de vie » –, de Terrence Malick, Palme d’or du festival de Cannes »

  1. Bravo pour cette critique superbe très détaillée avec toutes les références nécessaires à la Kabbale, la bible, etc., qui aident à la compréhension du film.
    Parfois je trouvais que Th. M. en faisait un peu trop, certaines scènes du début (création, dinausaures…) et de la fin (retrouvailles au paradis…) à mon sens trop longues. Mais quel monument de film!

  2. Très bel article. Une curiosité: nulle part je n’ai pu lire un commentaire de ce type. Une allusion à la bible toutefois: dans l’Express n° 3124 (18 au 25 mai 2011), « Le père [de Malick] travaillait comme géologue pour Philipps Petroleum, pendant que madame élevait leurs trois fils dans la foi anglicane. Terrence étudiait la Bible… », signé Sandra Benedetti (p. 130). Ceci explique cela.
    Pierre Baron

  3. Comment ne pas avoir envie de voir le film après une telle critique? Si AMB ne s’est pas laissée emporter par son enthousiasme, c’est sans doute un des films les plus importants et les plus riches que l’on ait réalisés depuis les chefs d’œuvre d’Ingmar Bergman. Décidément, il faut que j’en aie le cœur net !

  4. J’en ai fait des kilomètres de net pour trouver de l’argumentation sur ce film. Et celle-ci est de loin la plus remarquable qu’il m’est été donné de lire. Je le dis avec autant de force que je n’aime pas le film, le trouvant trop orienté religieusement, réducteur dans son universalité. Et pourtant, dans cette argumentation, je n’ai rien à y redire. Magnifique !

  5. Effectivement cet article est éclairant. A lire avant même si on ne comprend pas encore tout. Et à relire après.
    Un peu excédée au début du film par la longueur des images sur la création du monde, je me suis finalement laissée emporter par la poésie du film et le jeu des acteurs, surtout celui des enfants, très juste.
    Merci, et bravo pour votre érudition et votre finesse d’analyse.

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