Rétrospective David Hockney. La perspective en question

Rétrospective David HockneyPiscines azurées de Californie, éclatante campagne du Yorkshire,Grand Canyon aux couleurs acidulées, vastes villas baignées de lumière… Après la Tate Britain cet hiver, le sémillant et toujours actif David Hockney (80 ans ce mois-ci !) a pris ses quartiers d’été dans la capitale à l’occasion de la rétrospective que lui consacre le Centre Georges-Pompidou jusqu’au 23 octobre.

Soixante ans de carrière, et quelque cent soixante œuvres sont au programme, allant des premières huiles au réalisme social des années 1950 aux dernières créations réalisées sur support numérique (iPad) en 2016.

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Le figuratif à l’heure de l’abstrait

Né en 1937 à Bradford (Yorkshire), David Hockney est un touche-à-tout qui occupe aujourd’hui au panthéon des peintres modernes vivants la place laissée vacante par Francis Bacon et Lucian Freud. Peintre bien sûr, mais aussi dessinateur, décorateur (pour le théâtre), photographe, vidéaste, Hockney est le père d’une œuvre très tôt hantée par la double notion de perspective et de point de vue.

L’artiste, d’abord formé à l’École d’art de Bradford, commence par interroger le réalisme anglais d’un Walter Sickert, ou d’un Stanley Spencer première manière. Ses débuts sont alors empreints d’un naturalisme âpre, faisant bonne place à son industrieuse région natale (Chemin de halage au croisement d’Apperley Road en allant vers Thackley, 1956).

Complétant sa formation au Royal College of Art de Londres, Hockney s’intéresse dès 1959 à la peinture abstraite du Britannique Alan Davie et des Américains tels que Jackson Pollock, Willem de Kooning ou encore Frantz Kline. Son goût pour le style graphique de Jean Dubuffet le conduit à abolir la perspective classique, et à produire la série des « Love Paintings » grâce à laquelle il se fait connaître au début des années 1960.

Mais, très vite, Hockney, qui cherche encore son style, se détourne de l’abstraction expressionniste de l’école de New York. Le jeune peintre fait le choix d’un travail ouvertement figuratif (alors honni), associant surfaces planes et graphisme ludique, quasi enfantin (Play within a Play, 1963). Des scènes familières, divers objets du quotidien, mais aussi la cause homosexuelle sont alors au centre de ses préoccupations (photographies et « Propaganda Paintings »).

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Éclectisme stylistique

Une exposition de Pablo Picasso, vue en 1960, renouvelle bientôt son œuvre. Il admire le syncrétisme stylistique du maître andalou. Hockney emprunte alors. Au Pop art (Jasper Johns), au « Color Field Painting » (Morris Louis), à la figuration expressionniste (Francis Bacon), mais aussi au gothique siennois (Duccio di Buoninsegna).

Mais, c’est surtout à partir de 1964, à l’occasion de son premier voyage à Los Angeles, que l’œuvre d’Hockney s’épanouit tout à fait. Les piscines, les banlieues proprettes, l’utopie libertaire… L’artiste découvre un mode de vie hédoniste ainsi qu’une lumière cristalline qu’il place au cœur de ses nouvelles peintures à l’acrylique (technique découverte au contact d’Andy Warhol). Le chromatisme géométrique d’Edward Hopper affleure alors subtilement.

Hockney abandonne le pinceau pour le rouleau. Ses extérieurs (les fameuses piscines) comme ses intérieurs d’appartements et villas de collectionneurs trouvent leur expressivité dans des à-plats pleins, lisses, figés comme ses personnages. C’est la période magnifique des doubles portraits et des grands formats. Les couleurs sont pures, la lumière vive, l’effet hypnotique. La perspective à laquelle l’artiste avait renoncé revient par toutes les ouvertures (fenêtres, tableaux dans le tableau, etc.), et prend soudain des proportions vertigineuses dans Le Parc des sources, Vichy (1970).

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Perspective inversée

Arpenteur infatigable, Hockney explore bientôt de nouveaux territoires. Sa découverte du papier teinté dans la masse lui inspire une série de vingt-neuf « Paper Pools » (1978), instaurant un dialogue inédit avec les Nympheas de Claude Monet.

Au début des années 1980, l’artiste entreprend de réinventer la photographie qui, selon lui, « nous a conduits à regarder le monde d’une seule et même façon, plutôt ennuyeuse. » Ses « Joiners », ou collages Polaroid d’un sujet pris selon des angles et des moments différents lui permettent de travailler la diffraction du point de vue spatio-temporel selon une approche typiquement cubiste (Billy et Audrey Wilder, 1982).

À la fin de la même décennie, cette leçon de perspective, ou jeu d’illusions, est remise sur le métier quand Hockney décide de placer le spectateur au centre de ses intérieurs ou « paysages enveloppants ». S’inspirant à la fois d’une œuvre de William Hogarth (1753) et des rouleaux de la peinture chinois, l’artiste impose à chaque objet du tableau un angle visuel différent, offrant ainsi au spectateur, situé à la convergence des lignes de fuite, un point de vue démultiplié.

Les lignes, plutôt que de converger vers un point central, fuient vers la droite et la gauche du tableau et ouvrent ainsi le regard. À l’opposé de la perspective telle que définie par Leon Battista Alberti durant la Renaissance italienne, la perspective inversée structure dès lors une partie de son œuvre picturale (Grand intérieur, 1988).

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Nouvelles technologies

Poursuivant son ouvrage sur le collage d’images, Hockney s’empare de la vidéo au début des années 2010 pour questionner le vaste ordonnancement de l’espace et du temps, du mouvement et des saisons… Ainsi, dans la salle 12 de la rétrospective, une impressionnante installation attend le visiteur : Les quatre saisons, bois de Woldgate (2010-2011).

Le dispositif immersif permet de pénétrer dans un paysage diffusé simultanément sur quatre panneaux (un pour chaque saison), composés respectivement de dix-huit écrans correspondant à autant d’angles de filmage. Le mouvement de progression dans l’espace (et le temps) fragmenté est alors lent, méditatif, introspectif, et pour le coup rétrospectif…

L’artiste anglais, depuis toujours curieux des nouvelles technologies (numériques), s’empare parallèlement de l’iPad dès sa commercialisation en 2010 pour dessiner et enregistrer les différentes étapes de son travail. Grâce à plusieurs écrans juxtaposés, il propose ainsi pour clore cette sérieuse rétrospective de « rejoue[r] l’exécution de [s]es dessins sur iPad. Dans Le mystère Picasso [documentaire d’Henri-Georges Clouzot, 1955], on voit Picasso peindre sur du verre, nous explique Hockney. Il a vite compris que ce n’était pas l’œuvre finale qui comptait, mais plutôt tout ce qui la précédait. On le voit donc changer de direction et de sujet à une vitesse hallucinante. Avec un iPad, on peut faire exactement la même chose. » L’iPad, comme carnet de croquis. Voir…

Philippe Leclercq

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La rétrospective David Hockney se tient au Centre Georges Pompidou à Paris (4e) jusqu’au 13 octobre 2017. Du mercredi au lundi, de 11 heures à 21 heures, 23 heures le jeudi.

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