Plaidoyer pour une histoire (populaire) des arts

Né en 2015, le collectif « Décoloniser les arts » s’est fait connaître par ses interventions critiques au sein de l’espace public, destinées à lutter contre la relégation à des positions subalternes des artistes « issus de la diversité ».

Par cet essai collectif, inspiré d’une vaste enquête auprès d’une quinzaine d’artistes engagés dans cette cause, l’association militante se dote d’un cadre de pensée.

Devoir d’inventaire d’un processus séculaire de « racialisation des modèles artistiques » à la faveur des vols, pillages et exploitations autorisés par le colonialisme, l’impérialisme et le capitalisme libéral, cet essai est aussi un acte de foi envers les vertus d’un examen de conscience des milieux culturels, héritiers d’un inconscient colonial esclavagiste puis post-esclavagiste. Ce dernier est d’autant plus prégnant qu’il est perçu comme dépassé et incarné par des artistes et intellectuels considérés comme acquis à la lutte contre le racisme : « Qui peut croire que plus de cinq siècles de colonisation […] n’auraient pas entraîné de profondes transformations de la société française ? » (p. 8). C’est donc un « racisme non raciste » que récuse cet essai, autrement dit un racisme intériorisé, systémique et endémique qu’on ne peut réduire à des phénomènes d’opinion.

Le collectif dénonce la résilience de formes historiques de relégation des esthétiques singulières, à la faveur d’une histoire oublieuse de ses refoulements coloniaux, en dépit des injonctions nouvelles à la reconnaissance de la diversité, hybridité ou créolisation. Il met en évidence le processus historique d’effacement des populations « racisées » et d’assignation de leurs héritiers à des positions marginales au sein du champ culturel. Il met en outre en garde contre l’ambivalence des stratégies de réhabilitation victimaires des corps et des récits autochtones en contexte de décolonisation, contre leur instrumentalisation par les institutions et contre leur « appropriation culturelle » par les élites dominantes.

Il plaide surtout pour une déconstruction des rapports de domination, dans une perspective croisant race, classe, genre et génération. Il est animé par la conviction selon laquelle prôner une autre histoire (populaire) des arts est la condition de possibilité d’une ouverture vers d’autres formes de création contemporaine, susceptible de faire émerger d’autres corps, récits, imaginaires et représentations, distincts de la culture hégémonique.

L’enjeu est double : il s’agit à la fois de permettre l’émancipation des gestes artistiques des invisibles, sous l’influence de la décolonisation culturelle, et la réparation symbolique des méfaits coloniaux, à la faveur de la prise de conscience partagée des blessures de l’Histoire. Un salubre appel à la communauté scientifique et artistique, en dépit d’une tendance aux néologismes inutile et égarante pour un public non averti, d’une charge superflue contre les « castes culturelles françaises blanches » et d’amalgames visant à discréditer les valeurs humanistes portées par les droits de l’homme au motif qu’ils ont contribué historiquement à renforcer l’idéologie coloniale, raciale et patriarcale…

Martial Poirson

• « Décolonisons les arts ! » sous la direction de Leïla Cukierman, Gerty Dambury et Françoise Vergès, L’Arche, 2018.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *