« Jean-Pierre Melville, une vie », d’Antoine de Baecque

"Jean-Pierre Melville, une vie", d'Antoine De BaecqueUn singulier pluriel

Un de ses films figurait au programme de l’agrégation de Lettres et cela aurait plu à cet autodidacte, ou l’aurait amusé. Il a connu des années de purgatoire, mais de Scorsese à Tarantino, en passant par Abel Ferrara, John Woo et Johnnie To, de grands cinéastes le citent parmi leurs sources, l’admirent et s’en inspirent.

Ce cinéaste français, c’est Jean-Pierre Melville et Le Cercle rouge, « film somme » écrit Antoine de Baecque, était objet d’étude à l’Université. Pas le seul objet d’étude. On sait quelle place L’Armée des ombres occupe dans la filmographie consacrée à la Résistance. Lors de la projection de presse, Joseph Kessel, dont le roman était là adapté, a pleuré. Son frère d’armes pendant l’Occupation avait compris ce qu’ils avaient vécu, avait su rendre le quotidien d’un réseau, l’existence clandestine, à la fois banale et héroïque.

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« The Circle », de James Ponsoldt

Adapté du best-seller homonyme de l’écrivain Dave Eggers, paru aux États-Unis en 2013, The Circle n’est pas ce que l’on pourrait appeler un bon film. Qu’on le considère sous l’angle de sa classification dramatique – l’anticipation, un genre à risques car plus sensible au vieillissement que les autres genres – ou d’un simple point de vue esthétique, rien n’y fait, The Circle est le résultat d’un travail médiocre.

La dramaturgie y est découpée à la serpe, les personnages sommaires ou purement sacrifiés (à l’exemple de l’ombrageux Ty), la mise en scène par trop démonstrative, la fin bâclée. Il faut croire que les producteurs ont misé tout à la fois sur la torpeur de l’été, sur le succès du livre et sur les grosses têtes d’affiche du film, Emma Watson et Tom Hanks, pour appâter le spectateur.

Alors pourquoi diantre nous intéresser à ce sous-produit filmique sorti en plein cœur de l’été ?

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« Stadium », de Mohamed El Katib

"Stadium", de Mohamed El Katib

Il y a des spectacles qu’il faut aborder sans attentes, sans a priori, sans connaissance préétablie de du genre auquel ils appartiennent. Des spectacles à la singularité desquels il faut s’abandonner. Des spectacles que peut-être il faut vivre, tout simplement.

Stadium, d’abord monté au théâtre de la Colline, à Paris, et maintenant en tournée en France, est l’un de ces spectacles inclassables qu’il faut situer dans ce champ de la création contemporaine qui tourne le dos à toutes les normes, à tous les conformismes, élargissant le théâtre à des formes expérimentales de l’expression scénique.

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« Blade Runner 2049 », de Denis Villeneuve, d’un classique à l’autre

On se souvient de Blade Runner de Ridley Scott, cette œuvre unique, originelle, passée inaperçue à sa sortie en 1982, puis devenue quinze ans plus tard un film culte.

Inspiré du roman de Philip K. Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques?, le film raconte la lutte entre des androïdes appelés « replicants », créés par la Tyrell Corporation « plus humains que les humains » et les blade runners, replicants eux-mêmes, chargés de les éliminer. Il prévoit un crépuscule de l’humanité où les clones seront mêlés aux humains, où les seules étoiles seront les néons publicitaires et où on apprendra à mourir.

Blade Runner signifie « celui qui court sur le fil du rasoir ». Harrison Ford incarnait en 1982 Rick Deckard, un de ces chasseurs de replicants, retiré de la vie active mais rappelé pour la mission spéciale d’éliminer – de « retirer » – des spécimens particulièrement dangereux restés actifs, qui tuent le président de l’entreprise. La suite a été confiée au Canadien Denis Villeneuve qui s’est distingué par l’extraordinaire Arrival (Premier contact).

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« Au creux de la main », les voies poétiques de PJ Harvey

PJ Harvey & Seamus Murphy, "Au creux de la main"Quand le rythme cherche la rime

En préface à une anthologie qui date maintenant du siècle dernier, Jeanne Bourin constatait un peu amère que la poésie avait cédé le pas à la chanson, que le « rythme l’[avait] emporté sur la rime ». Les poètes transformés en « chercheurs de laboratoires » étaient devenus inaudibles.

Que dirait-elle aujourd’hui ? Il y a un an les jurés du Nobel consacraient Bob Dylan, sacre paradoxal qui a divisé les intellectuels. Mais qui a confirmé l’intuition de Jeanne Bourin : et si la poésie se cachait quelque part dans les rythmes de la musique populaire ?

Aujourd’hui c’est PJ Harvey, artiste confirmée du rock contemporain – deux fois primée par le prestigieux Mercury Prize –, qui publie chez l’Âge d’homme un recueil de poèmes intitulé Au creux de la main. The Hollow of the hand est en fait sorti en 2015 ; la traduction, si elle n’est pas des plus brillantes, aura le mérite de faire connaître une œuvre étrange et poignante, située au carrefour d’influences et de genres divers.

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« Mother », de Darren Aronofsky, ou la création destructrice

"Mother", de Darren AronofskyDarren Aronofsky a été hué et sifflé à la Mostra de Venise quand il a présenté à la presse, en compétition officielle, son dernier film. Mother est, il est vrai, difficile à supporter et à comprendre, mais, l’exigence de son auteur étant connue, il mérite une véritable exégèse.

C’est que le réalisateur de Black Swan a visé très haut avec cette intrigue intimiste qui se veut la double allégorie de la création artistique qui détruit et dévore tout ce qui l’entoure et du rapport plus général de l’homme à la planète, saccagée sans scrupules pour satisfaire ses besoins.

Le cinéaste n’a rien épargné à son public en transformant peu à peu cette donnée en un thriller fantastique, dont l’horreur absolue doit autant au Polanski de Rosemary’s Baby et de Carnage qu’aux films les plus audacieux de Peter Greenaway.

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« Le maître est l’enfant », d’Alexandre Mourot : le temps d’apprendre à vivre

Géraud se tait. Circonspect, placide, il promène dans la vaste pièce ses cheveux à l’as de pique, ses yeux noirs amusés et curieux, ses mains croisées dans le dos, sa blouse boutonnée avec soin, sa bouille irrésistible.

Il observe, les objets, les êtres et leurs gestes. Il expérimente, l’aimantation de la limaille de fer, le transport d’une cruche, la chaleur au toucher d’un linge fraîchement repassé, le transvasement de grains de riz dorés d’un récipient à un autre, le goût d’une carotte crue.

Il ramasse scrupuleusement le contenu d’un plateau tombé par terre, se fait repousser d’une main ferme par une fille qui veut lire tranquille, finit par se passionner pour le découpage minutieux de rectangles de papiers blancs.

Quelques mois plus tard, mis en confiance quant à ses propres forces, éclairé sur son propre désir, nourri de son propre mouvement et du spectacle de ceux des autres, Géraud entre dans sa « période sensible » d’intérêt pour les activités de langage. En huit semaines, il saura lire. Un mot simple, pour commencer, et qui éclate dans sa bouche comme un fruit mûr : sac !

Il en jubile, et nous avec lui.

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