Les Nabis : des Beaux-Arts aux Arts décoratifs

Un coup de génie

Fin des années 1880. Paul Sérusier (1864-1927) n’est encore qu’un peintre académique, largement méconnu. Quand il se rend à Pont-Aven pour y recevoir les conseils de Paul Gauguin, il ne sait pas qu’en quelques minutes – le temps nécessaire à transfigurer une planchette en bois de 27 centimètres sur 21 ! –, il va sceller non seulement son destin mais aussi et surtout celui d’une part importante de la peinture moderne.

« Comment voyez-vous cet arbre ? », lui aurait demandé celui qui n’allait pas tarder à rejoindre Vincent Van Gogh en Arles.

« Il est bien vert ? Mettez donc du vert, le plus beau vert de votre palette ; et cette ombre, plutôt bleue ? Ne craignez pas de la peindre aussi bleue que possible. »

L’élève s’exécute. L’humble quadrilatère se couvre de magie. Les couleurs apparaissent vives, pures, saturées, posées en à-plats, cloisonnées les unes par rapport aux autres. Pas de couche préparatoire, ni de dessin sous-jacent. La petite étude, peinte d’après le motif, rejette l’approche mimétique et la profondeur de champ. Le modelé s’estompe et la forme tend vers l’abstraction colorée.

Le beau accessible à tous

L’impressionnisme a vécu. Les Nabis (« prophètes » en hébreu et en arabe), bientôt théorisés par l’un d’eux (Maurice Denis), viennent de naître. Très actifs durant la dernière décennie du siècle, ils vont révéler un art nouveau et ainsi ouvrir la voie aux néo-impressionnistes, aux Fauves, aux Matisse, Picasso, Cézanne…

Le Talisman, également intitulé « Paysage au bois d’amour », peint par Paul Sérusier en octobre 1888, est le parfait sésame pour ouvrir la courte exposition que le Musée d’Orsay achève de consacrer aux Nabis. En revenant à l’origine – à l’œuvre-manifeste du mouvement –, elle offre au visiteur de comprendre la rupture esthétique des jeunes « Turcs » d’alors, pour lesquels il ne s’agit plus de peindre ce que l’on voit mais ce que l’on (en) ressent. Ils désirent consacrer ainsi leur palette à l’exploration expressive des couleurs et des formes, et faire de leur art le médium instinctif entre le réel et la psyché.

Dans leur quête de renouveau, les Nabis, d’abord composés de Paul Sérusier (à leur tête), Pierre Bonnard, Paul-Élie Ranson, Édouard Vuillard et Maurice Denis, cherchent à gommer les limites entre Beaux-Arts et Arts appliqués. Ils veulent créer un art total, intégré à la vie et au service du visible. Ils envisagent ni plus ni moins de placer le beau au cœur du quotidien, à portée de main, autour de soi et chez soi.

Dans ce besoin forcené de rendre la peinture accessible à tous, le principe décoratif va s’imposer à eux et devenir un enjeu majeur de leur création. L’entreprise n’est cependant pas entièrement originale. Elle s’intègre dans un mouvement de plus grande ampleur, né en Angleterre dans les années 1860 de la pensée de William Morris, initiateur avec John Ruskin de l’Arts & Crafts, qui donna ensuite naissance au modernisme catalan (Espagne) et à l’Art nouveau des Victor Horta, Henry Van de Velde et Paul Hankar (Belgique).

Intérieur/extérieur

De riches mécènes commandent bientôt aux Nabis de revisiter leurs appartements. Ce que fait Bonnard en peignant de splendides panneaux de Femmes au jardin (1891) comme des scènes propices au calme domestique et à la réflexion… intérieure. Vuillard ouvre, quant à lui, les salons de ses commanditaires au grand air et au soleil des parcs municipaux, à la joie des jeux d’enfants et des promenades amoureuses ou mélancoliques (La Promenade, 1894).

Dans un registre inverse, le même Vuillard excelle à faire de certaines pièces des écrins protecteurs, fertiles à l’épanouissement des arts, de la musique et de la littérature (Le choix des livres, 1896). Il n’hésite pas à incorporer les occupants des lieux dans ses compositions, à en absorber la présence par un jeu d’arabesques et de couleurs ton sur ton (violine), soulignant le principe fusionnel (suffocant) de l’être et de l’espace domestique (L’intimité, 1896). Sans doute cette tension décorative dans les appartements du docteur Vaquez aurait-elle mieux convenu à l’univers dramatique d’Henrik Ibsen dont Vuillard était un connaisseur pour avoir travaillé à la mise en scène (décors) de quelques-unes de ses pièces au théâtre de l’Œuvre en 1893-1894.

Inspiration diverse

Les Nabis, férus (et grands collectionneurs) d’estampes japonaises qu’ils découvrent à l’occasion d’une exposition organisée en 1890 à Paris, trouvent dans cet art stylisé une inspiration propre à satisfaire leur goût de la simplification, leur sens de la couleur vive et leur attrait de la fantaisie décorative. Curieux du monde qui les entoure, ils s’intéressent également à la philosophie et à l’ésotérisme (à la mode comme le japonisme), et puisent quelques nutriments dans la littérature, le théâtre et la poésie.

Accueilli dans la Maison de l’Art nouveau, la galerie de Siegfried Bing à Paris, leur art décoratif sera popularisé dès 1895. Démantelé puis dispersé au fil des ventes successives – et rarement rassemblé en raison de la fragilité de certaines techniques employées (la peinture à la colle sur toile pour les Jardins publics de Vuillard par exemple), cet art est aujourd’hui rassemblé dans un tout cohérent qui donne à voir un aspect méconnu, inventif et universaliste du célèbre mouvement nabi. Passant de la peinture de chevalet au paravent, à la tapisserie, à l’estampe, au papier peint, au vitrail, ou encore à l’abat-jour et à l’éventail, il plante le décor d’un nouvel âge de l’art pictural. Joyeux et appliqué.

Philippe Leclercq

 

• L’exposition « Le Talisman de Sérusier – Une prophétie de la couleur » se tient au Musée d’Orsay à Paris (7e) jusqu’au 2 juin 2019. Du mardi au dimanche de 9 h 30 à 18 h, nocturne le jeudi jusqu’à 21 h 45.

• L’exposition « Les Nabis et le décor » se tient au Musée du Luxembourg de Paris (6e) jusqu’au 30 juin 2019. Du lundi au dimanche de 10 h 30 à 19 h, nocturne le lundi jusqu’à 22 h.

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