Le mythe de Sherlock Holmes revisité

Dans un essai rigoureux et documenté, Natacha Levet revisite le mythe de Sherlock Holmes. Explorant les causes d’un succès qui bien vite dépassa son auteur, elle scrute le texte initial (le canon) pour montrer en quoi il autorisait la fabrication du mythe et balaye un siècle de réécritures diverses.

Si Conan Doyle n’invente pas le roman policier – on sait que la figure de son infaillible détective doit beaucoup aux créations de Poe (Dupin) et de Gaboriau (Lecoq), il lui donne une popularité que nul héros n’avait eue jusque-là et Natacha Levet montre que le succès de Sherlock Holmes doit beaucoup aux conditions de sa publication.

.

Le rôle des illustrateurs

Relayé très vite par la presse populaire, le détective s’incarne aux yeux du public grâce au travail de quelques illustrateurs qui, d’ailleurs ne se montrent pas spécialement fidèles au récit de Conan Doyle : on chercherait en vain, dans ce qu’il est convenu d’appeler le canon (les aventures rédigées par le créateur, par opposition aux récits « apocryphes », imaginés par d’autres écrivains), l’existence du deerstalker (le chapeau à rabats) ou de l’Inverness cape (le manteau cape), deux accessoires imaginés par l’illustrateur anglais Sidney Padget et qui, repris par le dessinateur Frederic Dor Steele pour la presse américaine et surtout par le dramaturge et comédien William Gillette, vont donner au public des clés autorisant une identification immédiate du personnage.

On le voit, dès ses débuts, Sherlock Holmes devait échapper à son créateur. Tout le monde sait également la vaine tentative de l’écrivain pour se débarrasser d’une créature devenue trop encombrante dans le Dernier Problème en 1893. Mais les brassards noirs portés par les londoniens, les grèves d’ouvriers pour protester contre la mort du héros, l’inquiétude du Parlement auront raison de sa détermination et le héros renaît de ses cendres en 1901 dans le Chien des Baskerville.

Natacha Levet démontre alors à quel point le héros de Conan Doyle condensait les traits saillants et les aspirations d’une époque mais aussi comment, ce faisant, il atteint à l’universalité de toute créature mythique. Si Sherlock Holmes incarne parfaitement le positivisme naissant et, par opposition à Watson (le généraliste), la spécialisation qui sera désormais la spécificité d’une science dont la montée en puissance est irréversible, il reprend aussi la figure du justicier que le roman populaire du XIXe avait propagé et anticipe sur les superhéros du XXe siècle par son omniscience et sa liberté à l’égard des lois.

.

Une mythification du héros

L’œuvre de Conan Doyle recèle par ailleurs, dans son organisation interne, les éléments qui autorisent une mythification du héros : elle lui oppose une sorte de double maléfique, le professeur Moriarty, archétype de l’ombre. La narration déléguée à Watson crée une nouvelle opposition entre la figure du héros et celle du rédacteur, lui-même image du lecteur qui assiste ébahi aux fulgurances du détective. Enfin, Conan Doyle a laissé suffisamment de zones d’ombre dans la biographie de son héros pour autoriser l’imagination des auteurs de récits apocryphes à s’y engouffrer.

Natacha Levet ne pouvait évoquer les plus de sept cents réincarnations du détective que recense la société Sherlock Holmes de France (et encore ne s’agit-il que des réécritures publiées en français). Elle évoque donc quelques étapes marquantes de cette frénésie holmésienne qui s’emparera du XXe siècle, les premières réécritures dus aux efforts conjoints de John Dickson Carr et d’Adrian Conan Doyle (le fils du créateur), quelques récits qu’autorise le « grand hiatus », cette période élidée par le romancier et qui sépare le pseudo décès du détective de sa résurrection, les parodies de Maurice Leblanc ou les réinterprétations de René Reouven.

C’est sans doute, lorsqu’on s’attaque à un tel mythe, la partie la plus frustrante : qui privilégier ? Les choix opérés par l’essayiste sont intelligents et lorsqu’elle focalise le point de vue sur les rapports de Holmes à une autre figure mythique de l’époque victorienne (Jack l’éventreur) elle met en relief les zones d’ombres du héros de Conan Doyle dont certains romanciers se sont emparés avec brio.

.

De multiples réincarnations

Natacha Levet choisit alors de traiter des réincarnations du héros par genre, sachant que l’immense production romanesque engendrée par Sherlock Holmes n’est pas le seul avatar du mythe, ce dernier se déclinant aussi sous forme de bandes dessinées (qui évidemment mettront l’accent sur la dimension super-héroïque du personnage), de romans pour la jeunesse (la récente création de Nancy Huston, Enola Holmes n’étant pas la moindre de ces réussite), du théâtre, de l’adaptation radiophonique, de la télévision et du cinéma.

La dernière partie de l’essai est naturellement consacrée aux avatars filmiques du héros et Natacha Levet montre avec pertinence comment une série aussi populaire que Docteur House se rattache au mythe holmésien, elle analyse enfin ses différentes réincarnations au cinéma, vecteur déterminant du mythe. Alors que le cinéma muet ne propose pas moins de 204 adaptations mettant en scène le personnage, ce sont les interprétations de Basil Rathbone (Le Chien des Baskerville, 1939, suivi de six autres films) qui vont le mieux cristalliser la figure de détective dans les années quarante.

Peter Cushing lui donnera une dimension inquiétante dans les années cinquante et les années soixante-dix se montreront plus parodiques (avec La vie privée de Sherlock Holmes de Billy Wilder notamment). Les films de Guy Ritchie qui triomphent actuellement peuvent sembler iconoclastes mais ils sont une étape supplémentaire dans la construction du mythe et dépoussièrent la figure du détective tout en conservant certaines de ses caractéristiques (sa tendance autodestructrice notamment).

L’essai de Natacha Levet fera date, il est une magnifique introduction à l’holmésologie et se donne à lire comme une enquête documentée, serrée, riche en hypothèses fertiles que notre détective lui-même n’aurait sans doute pas désavouée.

Stéphane Labbe

.

Natacha Levet, « Sherlock Holmes. De Baker Street au grand écran », Éditions Autrement, 2012.

• Émile Gaboriau, L’Affaire Lerouge, « Classiques abrégés », L’École des loisirs, 2008.

• Le site de la  Société Sherlock Holmes de France.

• Un dossier sur Sherlock Holmes dans l’École des lettres.

• Une sélection de romans policiers pour le collège : rechercher l’entrée Policier (roman) dans l’index thématique de l’École des loisirs.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *