« Le Musée imaginaire de Marcel Proust », d’Eric Karpeles

Vermeer, "Vue de Delft" (1661), Mauritshuis, La Haye

Vermeer, « Vue de Delft » (1661), Mauritshuis, La Haye

Proust, chacun le sait, entretient un rapport intime, profond, à l’art, et à la peinture en particulier, moyen de sublimer le réel. Une phrase du Temps retrouvé, citée en épigraphe, le rappelle : « Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition. »

En s’autorisant d’un tel aveu, le peintre et critique américain Eric Karpeles, s’est lancé, dès 2009, dans une scrupuleuse recension commentée des œuvres citées dans la Recherche, travail repris en 2017 dans une édition somptueusement illustrée (plus de deux cents reproductions de plus de cent peintres), sous couverture cartonnée et avec un titre qui renvoie à Malraux, Le Musée imaginaire de Marcel Proust.

"Le Musée imaginaire de Marcel Proust", d'Eric KarpelesCe très beau livre comblera les proustiens et pourra offrir une excellente clé d’entrée aux lecteurs profanes ou moins avertis. D’abord par l’évidente limpidité de sa construction : sept chapitres, correspondant aux sept parties de la « cathédrale » constituée par la Recherche, depuis Du côté de chez Swann jusqu’au Temps retrouvé ; avec en « belle page », la reproduction en couleur, sur la page de gauche, précédé d’une rapide présentation, le texte qui cite l’œuvre ou mentionne l’artiste, le tout respectant l’ordre d’apparition et le déroulement général du récit pour une sorte de relecture illustrée. Réussite ensuite par la richesse des appendices comportant un très complet appareil de notes qui précisent l’origine des œuvres et proposent des compléments d’analyse, ainsi qu’un index alphabétique de toutes les œuvres citées avec les références aux volumes de Proust.

On s’arrêtera aussi à l’introduction de Karpeles qui rappelle les préférences du romancier (Giotto, Mantegna, Carpaccio, Titien, Rembrandt, Vermeer, Chardin, Monet…), qui signale le premier peintre à apparaître (Corot, vers la trentième page), le mode de citation (allusif ou au contraire précis et détaillé), le fonctionnement des mentions artistiques (analogies descriptives, métaphores, symboles, révélateurs psychologiques, « objets transitionnels »…), les aperçus critiques qui parsèment le roman, la surprenante obstination de Proust à refuser d’accrocher dans sa chambre d’asthmatique le moindre tableau, cette compagnie étant soupçonnée, au même titre qu’une amitié, de « distraire un artiste de sa préoccupation principale » (p. 26).

Retour aussi, sur le rôle de John Ruskin dans la naissance de la sensibilité esthétique de Proust, Ruskin, « un homme qu’il n’a jamais rencontré mais dont les œuvres ont révélé à l’écrivain de nouvelles associations entre le regard, l’esprit et le cœur » (p. 16). Même si le romancier se détournera progressivement du critique anglais quand il aura compris que pour lui « le grand art et la moralité étaient une seule et même chose » (p. 17), ce qui le conduit à désavouer Whistler, auquel Proust est très attaché et qui sert en partie de modèle à Elstir.

Édouard Manet, "Une botte d'asperges", 1880, Wallraf-Richartz Museum de Cologne

Édouard Manet, « Une botte d’asperges », 1880, Wallraf-Richartz Museum de Cologne

Au gré d’une promenade dans ce « musée imaginaire », on voit encore apparaître des peintres oubliés (Detaille, Vibert, Jacquet, Munkàcsy), on suit la transformation de la très ordinaire Odette en une sublime Zéphora empruntée à Botticelli, et du très épais Bloch en sultan vu par Gentile Bellini ; on se familiarise avec Elstir, ce double du narrateur, inconditionnel de Chardin, le peintre d’un quotidien transfiguré ; on mesure le snobisme de certains béotiens, comme la princesse de Parme qui, feignant de connaître Gustave Moreau dont elle ignore jusqu’au nom, se trahit par sa mimique, ou Madame de Cambremer qui déteste les tableaux de Poussin « je peux parler de ceux du Louvre, qui sont des horreurs », ou le duc de Guermantes qui s’indigne du souhait d’Elstir de lui faire acheter une Botte d’asperge, fût-elle signée de Manet : « Trois cents francs une botte d’asperges ! Un louis, voilà ce que ça vaut, même en primeurs ! »

Vermeer, "Vue de Delft", détail : le "petit pan de mur jaune"

Vermeer, « Vue de Delft », détail : le « petit pan de mur jaune »

Jusqu’à relire, pour la millième fois, l’admirable page consacrée à l’agonie du romancier Bergotte ayant accepté de quitter sa chambre pour aller admirer son tableau préféré, la Vue de Delft de Vermeer, prêté par le musée de La Haye pour une exposition à Paris. L’écrivain, au bord de la syncope, est récompensé, comme sauvé par un détail qu’il n’avait jamais remarqué dans ce tableau alors méconnu : un petit pan de mur jaune. « C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. »

La manière des peintres, le livre de Eric Karpeles nous le suggère, pourrait bien être pour Proust un modèle d’« art poétique » et une invitation à se souvenir que « la vie n’est rien et l’art est tout » (p. 16).

Yves Stalloni

 

• Eric Karpeles, « Le Musée imaginaire de Marcel Proust. Tous les tableaux de ”À la recherche du temps perdu“ », Thames et Hudson, 2017, 358 p.

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