« Le Monde “enchanté” de Jacques Demy » à la Cinémathèque française

jacques-demyRubans de rêves

De ses films, il parlait comme de « rubans de rêves », et pourtant, le réel était toujours là, qu’il s’agisse de la violence, de la guerre, de l’absence ou de la souffrance. Il aimait les couleurs pastel, vives, éclatantes au soleil, et la nuit, certaines teintes oppressantes rappelaient que la lumière n’est rien sans l’ombre.Il aimait les chansons, la danse, les jolies femmes, les rêveurs, la légèreté d’un jour, et le tragique traverse presque tous ses films. Le scandale affleure ou émerge, lié aux passions, comme dans Trois places pour le 26 qui évoque l’inceste, comme le faisait aussi Peau d’Âne.

Jacques Demy, à qui la Cinémathèque de Paris consacre une exposition jusqu’au 4 août 2013, est un cinéaste que l’on connaît mal, au fond. Seuls les passionnés, et ils ne sont pas rares, ont vu tous ses films et en particulier le superbe Une chambre en ville, qui rassemble tout ce qui a compté pour lui, son enfance et adolescence nantaises au premier chef. Mais cette tragédie filmée dans sa ville natale a été l’un de ses plus terribles échecs publics, objet de polémiques et de scandales qu’il n’avait pas souhaités. On ne trouve pas ce film en DVD, sinon dans le coffret complet qu’Arte a consacré au réalisateur.

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Et tout commence à Nantes…

Jacques Demy est, pour l’éternité et pour la majeure partie du public, l’homme qui a filmé Les Demoiselles de Rochefort et Les Parapluies de Cherbourg. Il est l’auteur de chansons inoubliables mises en musique par son « frère », Michel Legrand. Et il a lancé une jeune actrice blonde au visage angélique, Catherine Deneuve.

jacques-demy-3Si l’on ajoute Peau d’Âne aux deux titres précédemment cités, on a une idée de l’œuvre. De cette idée, la présentation proposée à la cinémathèque rend bien compte : extraits de films, photos en couleurs (et en noir et blanc), costumes de reine, affiches et partitions, papiers peints de l’appartement de Cherbourg, galerie d’art à Rochefort… on marche dans la rue des demoiselles, on suit le trajet du cinéaste au fil de la chronologie.

Et tout commence à Nantes… La vocation de Demy est précoce. Fils de garagiste, il ne se plaît guère à l’école. Il aime entendre sa mère chanter des opérettes, il aime dessiner, il peint des bouts de pellicule et, surtout, il grandit dans cette ville célébrée par Breton et les surréalistes, fameuse pour son passage Pommeraye que Mandiargues évoquera bien plus tard. Il aime cette ville poétique et rebelle, dont les images d’Une chambre en ville donnent une fidèle représentation.

Là commence aussi sa carrière de cinéaste de fiction, avec Lola. L’héroïne mutine et rêveuse qu’incarne Anouk Aimée chante du Legrand, chapeau claque sur la tête, à La Cigale. Puis on sera comme happé par la blondeur de Jeanne Moreau dans La Baie des anges, le double méditerranéen de Lola, et viendront les grands succès, récompensés à Cannes par une Palme d’or ou par un nombreux public qui retrouve sur l’écran des sœurs jumelles qui ont des airs de Marilyn et Jane, tandis que Gene Kelly ravive le mythe de la comédie musicale à l’américaine dans un joli port français repeint de couleurs vives.

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Un homme maître de son art, et de bien des arts

Demy connaîtra aussi des échecs – on a cité le pire – et des incompréhensions. Aujourd’hui encore, on ne peut voir sur les écrans Le Joueur de flûte ou Lady Oscar ! D’autres films sont franchement moins convaincants, et son Parking, avec Francis Huster en vedette rock faisant revivre le mythe d’Orphée est de ceux-là. Mais si on les apprécie beaucoup moins, on ne peut que constater cette réalité que montre bien l’exposition : Demy est un artiste complet, un homme maître de son art, et de bien des arts. Il a suivi des études artistiques, fait l’école Louis-Lumière.

jacques-demy-2Jusqu’au terme de son existence, il a dessiné, peint, photographié, notamment à Noirmoutier où il vécut ses derniers mois, ou à Los Angeles, ville d’un long séjour dans la fin des années 1960. Admirateur de Cocteau, dont on sent l’inspiration dans Peau d’Âne (La Belle et la Bête) ou dans Le Bel Indifférent (court métrage réalisé d’après la pièce du poète), il écrit tous les textes de ses films. Il va même jusqu’à rédiger les paroles des Demoiselles de Rochefort en alexandrins, plongeant son ami Michel Legrand dans un embarras sans nom.

Mais il y a un Demy que l’on connaît mal, surtout si l’on n’écoute pas tous ses films, c’est le romancier qu’il aurait pu être : il rêvait en effet de tourner cinquante films qui se répondraient, de façon souterraine. À l’instar de Balzac, il avait conçu un retour des personnages, et Roland Cassard, soupirant malheureux de Lola, devient le mari de Geneviève dans Les Parapluies de Cherbourg. Les rencontres « policièrement orchestrées » qui ponctuent Les Demoiselles de Rochefort participent du même désir de créer un monde. Et ce monde, on le voit, on l’entend à la Cinémathèque.

Si l’on doit toutefois émettre une réserve ou signifier un petit regret, ce serait la sensation d’une cacophonie : les salles se jouxtent, les sons se superposent. On écoute une mélodie des Parapluies de Cherbourg et on entend d’autres airs. Tout se mêle, parfois. Mais ne boudons pas notre plaisir !

Norbert Czarny

 

• Un catalogue coédité par Flammarion et Skira, contenant notamment des textes d’écrivains comme Olivia Rosenthal ou de critiques comme Jean-Marc Lalanne, accompagne cette belle exposition.

• Le site de la Cinémathèque française.

• Jacques Demy dans les archives de l’INA.

 

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