« In Darkness » (« Sous la ville »), d’Agnieszka Holland

Fille de deux journalistes, un père juif et une mère catholique, Agnieszka Holland est née en 1948 à Varsovie, après que ses grands-parents paternels aient été tués dans le ghetto et que sa mère ait participé à l’insurrection de 1944.

En raison de l’antisémitisme et du machisme qui règnent dans le cinéma polonais, elle s’inscrit à l’école de cinéma de Prague.

Mais son véritable apprentissage, elle le fait comme assistante de Krzysztof Zanussi et Andrzej Wajda, et découvre ainsi l’intérêt de traiter les problèmes politiques et moraux sous un régime autoritaire..

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De « Amère récolte » à « Europa Europa »

En 1990 elle écrit pour Wajda le scénario de Korczak, biographie du médecin humaniste qui refusa d’abandonner ses orphelins et les accompagna jusque dans les chambres à gaz de Treblinka. La même année, elle tourne le film qui la consacre, Europa Europa ; elle y suit l’odyssée d’un adolescent juif fuyant les persécutions nazies à travers une Europe chaotique, et contraint pour sa survie de rejoindre les rangs des jeunesses soviétiques puis hitlériennes.

Cinq ans auparavant, elle avait déjà réalisé un film sur la question juive, Amère récolte, avec Armin Mueller-Stahl.

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Un hommage aux justes polonais

In Darkness (Sous la ville) est donc un film qui la concerne personnellement. Elle y rend hommage aux résistants du ghetto de Varsovie en le dédiant à leur chef, Marek Edelman, mais aussi aux 6 000 justes polonais qui ne furent pas les complices de la barbarie nazie.

Sur un scénario du Canadien David F. Shamoon adaptant le livre de Robert Marshall, In the Sewers of Lvov, elle relate l’histoire extraordinaire mais vraie de quelques familles, qui, dans le ghetto de Lvov « évacué » par les nazis, creusent un tunnel qui leur permet de rejoindre les égouts de la ville pour échapper à la déportation. Un égoutier grassement payé, Leopold Socha, les nourrit et les cache pendant quatorze mois, dans des conditions matérielles qui défient le récit.

La cinéaste a voulu raconter cette histoire sans savoir que Krystyna Chiger, survivante de ce tragique épisode de la guerre, vivait toujours.

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Des images presque abstraites

Il fallait vraiment le talent d’Agnieszka Holland pour réussir une reconstitution historique sans mièvrerie de cette sombre aventure. Elle évite en effet tous les pièges du plat réalisme par un montage rapide de brèves séquences qui, joint à l’obscurité qui règne dans les égouts, donne des images presque abstraites de cette vie contre-nature.

Les séquences d’extérieur sont rares, constituant plus un contexte historique qu’une véritable narration. Il en est ainsi de la courte séquence du début évoquant la Shoah par balles où des femmes nues aux corps laiteux courent sous la menace et sont exécutées froidement. Et des images de la ville, jonchée de cadavres, où les nazis se livrent à des exactions sur des juifs vues par les yeux de Socha, incrédule, pendant qu’il se livre au trafic d’objets volés avec son complice.

Mais l’essentiel du film se passe sous terre, nous faisant ressentir physiquement et nerveusement le caractère insoutenable de la situation : le manque d’air, l’humidité, le froid et l’état nerveux de ces êtres privés de tout.

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Le sujet du film : la métamorphose de Socha

Personnage central du film, Socha évolue progressivement dans son rapport avec « ses » juifs. À la fois bon mari, bon père de famille et petit voleur, religieux et sans scrupule à l’occasion, il se montre d’abord purement intéressé, puis se prend peu à peu d’amitié et de compassion pour eux jusqu’à se sentir personnellement responsable de leur sort.

L’ambiguïté morale de cet homme ordinaire devenu un nouveau Korczak est pour Agnieszka Holland emblématique de la Pologne, victime d’invasions répétées, colonie du Troisième Reich puis satellite de l’URSS, coupable d’un antisémitisme viscéral qui l’a rendue sourde aux souffrances des juifs.

La métamorphose de Socha est le sujet du film. Et on peut regretter cette insistance sur sa rédemption au détriment de la peinture de la vie souterraine au milieu des rats, dans la puanteur des égouts, de ces réfugiés martyrs partagés entre confiance et méfiance et vivant dans la peur constante d’être dénoncés moyennant rançon. Cette relation complexe nourrie de tensions, de craintes et d’espoirs de part et d’autre, dure jusqu’à l’arrivée de l’armée soviétique, qui permet leur libération.

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 Agnieszka Holland explore l’obscurité des égouts et celle des âmes

Quel défi pour la cinéaste et sa directrice de la photographie, Jolanta Dylewska, de mettre en scène une histoire aussi difficile à représenter ! Comme elle l’a dit elle-même, Agnieszka Holland explore l’obscurité des égouts et celle des âmes, dont le mystère est insondable.

Le titre original rend beaucoup mieux la complexité du sujet que le titre français : à la fois dénotatif et symbolique, il souligne à la fois la noirceur ambiante et la part d’ombre qu’il y a en chaque individu. Mais aussi les ténèbres de la barbarie 67 ans après le retour à la lumière pour des millions d’Européens.

Seul éclairage du film : l’éclat fugitif des lampes torches et le brillant des sols et des parois gorgés d’eau ; le clair-obscur est plus obscur que clair. Comme dans le fameux passage de Kanal où Wajda montre la fuite par les égouts de soldats encerclés par les Allemands pour rejoindre le centre de la ville où les combats se poursuivent encore lors du soulèvement du ghetto de Varsovie. Mais la réalisatrice a aussi d’autres références : le ruban et les chaussures rouges de la petite fille qui trouent le noir et blanc à peine coloré des égouts rappellent le fameux manteau rouge de l’enfant dans La Liste de Schindler de Stephen Spielberg.

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Un message d’apaisement consensuel dans une Europe enfin unie

Il le fallait car deux heures et demie dans cette atmosphère étouffante, seulement interrompue par de brèves bouffées d’air et de lumière diurne, rendraient claustrophobe n’importe quel spectateur. Pourtant le film mérite un effort, ne serait-ce que pour l’interprétation remarquable de ses comédiens (Robert Wieckiewicz ou Kinga Preis en particulier). Même si, suivant la tendance actuelle, il se veut un message d’apaisement consensuel dans une Europe enfin unie.

Comme d’autres films récents sur les pays les plus compromis dans la Shoah – l’Allemagne en premier –, Sous la ville prône la réconciliation en montrant un visage un peu plus présentable de la Pologne, à travers un anti-héros, bourreau sympathique devenu, malgré lui, le sauveteur de quelques familles juives à peine ressenties comme victimes.

Anne-Marie Baron 

 

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