Le Golem, de l’argile à Terminator

Au musée d’art et d’histoire du Judaïsme, une exposition aussi riche que variée nous invite pour quelques jours encore à parcourir les différents territoires culturels proches ou lointains qui se rattachent à la figure étrange et fascinante du Golem.

L’entrée dans l’exposition est ponctuée par trois œuvres remarquables :

Une vidéo, Matière première de Jakob Gurtel, qui présente la réalisation d’une figure humaine à partir d’une boule d’argile. La dextérité filmée et accélérée des doigts fait que l’on se détache petit à petit du créateur pour assister à la naissance et au développement de la créature. Voici pour l’apparition concrète de la créature.

Si l’on se retourne, un tableau de Miroslav Dvorak présente au crépuscule le golem, monstre fissuré qui tient parce qu’il est bardé de fer (1951) – tableau un peu kitch qui fait le lien avec la culture populaire.

Et, en baissant les yeux, un texte de Borges qui, comme à son habitude, met en abyme la légende présentant l’homoncule comme une créature demeurée : « Comment ai-je pu engendrer ce lamentable enfant ? » s’interroge le rabbin Löw, interrogation à laquelle répond celle de l’auteur plus redoutable encore : « Qui nous dira les sentiments qu’éprouvait Dieu contemplant Rabbi Löw, sa créature, à Prague ? »

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Inquiétante étrangeté

Cette juxtaposition de supports est l’une des marques de fabrique de cette exposition qui oscille également des comics américains, aux origines de la culture Pop, aux créations technologiques, cybernétique et robots. L’ensemble de l’exposition nous invite donc à nous interroger à notre tour sur le monstre grossier que le pouvoir des lettres met en marche, sur cette figure aussi exploitée qu’ambiguë issue de la culture juive certes, mais juive pragoise, autrement dit qui se frotte au fantastique spécifique de cette cité, et sur l’universalité du thème.

Ce serviteur, protecteur du ghetto contre les attaques venant de l’extérieur devient un danger lorsqu’on en perd le contrôle, ouvrant ainsi la voie à toutes les interrogations sur les rapports de l’homme et de la technique. La figure se popularise facilement à travers des films dont les extraits illustrent la richesse du thème en soulignant à la fois l’aspect magique et la puissance visuelle qui se dégage du monstre en mouvement. C’est la grande époque du cinéma fantastique, du retraitement par cette nouvelle lanterne magique de la féérie et de la terreur populaires.

De la trilogie de Paul Wegener qui s’ouvre avec Der Golem, en 1915, à sa variante comique Le boulanger de l’empereur et l’empereur du boulanger (1951), elle est faite de découvertes et de ponts jetés entre sacré, culture et question sur la part de machine dans l’humain.

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Les grands noms de l’art contemporain

L’art contemporain y tient aussi sa part puisqu’il s’agit d’interroger la création même s’il semble difficile de trouver un équilibre entre le processus et le résultat : viennent alors Garrouste, Boltanski, Anselm Kiefer.

Le golem devient le terrain de l’expression plastique et, là encore, des découvertes, comme ces artistes mêlant le corps à la boue, L’homme de boue de la compagnie Le Jardin des délices, Birth de Charles Simmonds et le film expérimental d’Amos Gitaï (Naissance d’un Golem : carnet de note), lesquels exploitent l’idée de la naissance de l’homme s’arrachant à la boue, à la glaise première.

Mais aussi le très étonnant Golem réalisé par Niki de Saint Phalle pour le parc Rabinovitch à Jérusalem, monstre dompté dont les langues servent de toboggan aux enfants.

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Inquiétante familiarité

Le rapprochement avec le robot constitue sans doute la partie la plus pertinente des variations modernes autour de ce thème. Même s’il existe quelques tentatives intéressantes de mêler art et technique robotique, à l’image des œuvres de Zaven Paré, c’est l’ensemble le moins spectaculaire au sens propre : un robot à l’arrêt, inerte, n’offre que peu d’intérêt, pourtant il met en scène de façon fulgurante la continuité de la culture Golem au sens large, sans se limiter à la seule dimension narrative que permet la machine.

Les lois de la robotique édictées par Isaac Asimov – qui tournent essentiellement autour du rapport pacifique à l’être humain – n’en deviennent que plus prégnantes car on les devine guidées par ce substrat légendaire ; de même que fascine l’œuvre des frères Capek, Karel, l’auteur de théâtre qui conçoit une pièce dans laquelle les robots prennent le pouvoir tandis que son frère Josef est l’inventeur du mot robot à partir du tchèque robota : travail.

Ici le Golem se perd au milieu de ses descendants même si d’autres sources existent pour ce qui est de l’invention des robots ; la créature s’humanise quelque peu dans les traits, son étrangeté ne disparaît pas pour autant, une nouvelle loi de la robotique surgit, celle de la vallée de l’étrange qui stipule que plus le robot nous ressemble plus nous éprouvons un rejet face à cette fausse familiarité. Le Golem devient cette part irréductible d’inhumanité dans la machine. Elle trouve cependant sa place en nous.

La fabrication du vivant génétique pourrait bien constituer une nouvelle et ultime frontière, nous prévient Michel Faucheux dans sa contribution à l’excellent catalogue de l’exposition :

« Le mythe du  Golem nous dictait un savoir et une pratique de la limite qui était celle de l’éthique, tout en nous fournissant une intelligence de notre condition. Le modèle humain dont le Golem n’était qu’une copie imparfaite, inachevée, conservait une suprématie métaphysique. Désormais, nous mettons à bas ce modèle humain, parce que, n’ayant pas la perfection de l’artifice et de la chose, il serait lui-même imparfait. »

En nous conduisant à travers sa scénographie verticale dont chaque étage débouche sur un nouveau plateau, une nouvelle histoire de Golem, cette exposition foisonne d’idées, de rapprochements intuitifs et nous invite à participer au débat à notre tour, à découvrir ce personnage dont il faut peut-être envisager qu’il est un homme confronté à ses limites.

 Frédéric Palierne

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• Musée d’art et d’histoire du judaïsme, Hôtel de Saint-Aignan, 71, rue du Temple, 75003 Paris. Tél. 01 53 01 86 60. Jusqu’au 16 juillet.

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Un texte de référence : « Le Golem », d’Isaac Bashevis Singer, prix Nobel de littérature en 1978 « pour son art de conteur enthousiaste qui prend racine dans la culture et les traditions judéo-polonaises et ressuscite l’universalité de la condition humaine ». Collection  » Médium poche », l’école des loisirs

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