«Giacomo Foscari », de Mari Yamazaki, un manga historique entre Japon et Occident

Mari Yamazaki, "Giacomo Foscari" © Rue de SèvresLa bande dessinée japonaise, le ou la manga, est un genre protéiforme qui s’adresse à tous types de publics.

Dans les années 1980-1990, le manga s’est heurté à de nombreux préjugés, forgés par la diffusion de certains dessins animés dans les programmes destinés à la jeunesse.

On leur reproche d’être trop violents, de ne mettre en scène que des personnages caricaturaux véhiculant des idées simplistes et d’être servis par un dessin minimaliste.

Cette vision réductrice a fait long feu. On a découvert depuis les films d’animation de Miyazaki, comme Le Voyage de Chihiro et Princesse Mononoké, ou encore Le Tombeau des lucioles, d’Isao Takahata, qui fait définitivement rentrer les « manganimés » dans le domaine adulte.

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Un peu d’histoire

Remontons donc aux sources du manga et revenons aux bandes dessinées.

manga-hokusaiC’est au XIXe siècle que le dessinateur Hokusai, le « Vieux fou de la peinture », célèbre pour ses Trente-six vues du mont Fuji et sa Grande vague de Kana-gawa, invente le terme manga en accolant deux idéo-grammes signifiant esquisse au gré de la fantaisie ou dessin au trait libre.

Au début du XXe siècle, le kamishibaï, sorte de théâtre sur papier où les histoires se racontent en faisant défiler des illustrations, est un spectacle de rue qui annonce l’art séquentiel de la BD.

Le XXe siècle verra l’explosion des styles de mangas : dessins satiriques, shônen (mangas pour jeunes garçons, dont le héros emblématique sera Astro Boy, créé par Osamu Tezuka en 1951, qui se caractérisent par des combats violents mis en scène dans le cadre de récits d’apprentissage), gekiga (mangas d’aventures pour adultes au style réaliste et influencés par les techniques narratives du cinéma, apparus à la fin des années 1960), shôjo (mangas pour jeunes filles au romantisme échevelé), seinen (mangas pour jeunes hommes aux sujets variés et qui abordent souvent la sexualité des 18-20 ans), et bien d’autres mangas « spécialisés », par exemple, dans le sport ou même l’œnologie !

Ces mangas très codifiés sont destinés à un public avide de sensations fortes et considérés comme des produits de consommation courante. Ils sont, en effet, publiés sur du papier recyclé noir et blanc pour des raisons de coût de production, et voués à être jetés après lecture. Chaque semaine, le lecteur peut voter pour que la série continue ou pas. Ces mangas se signalent également par les conditions de leur production : obligés de publier un épisode par semaine, les mangakas, les auteurs de la bande dessinée, s’entourent de jeunes assistants pour réaliser une partie du dessin.

Ces propos méritent d’être nuancés car le maître du manga, Osamu Tezuka, s’il a initié le tokiwa-sô, le système d’assistants aidant le mangaka à tenir le rythme effréné d’une production journalière, est aussi considéré comme un authentique auteur, dans l’acception occidentale du mot.

Le manga d’auteur

Dès les années 1960, le magazine Garo offre un espace de création à des mangakas qui ne s’adressent ni au grand public ni aux enfants, et propage l’idée d’un manga d’auteur. Il faut attendre Quartier lointain, de Jirô Taniguchi (Casterman, 2002-2003), et son histoire sensible sur la quête des origines pour que le manga acquière en France ses lettres de noblesse en obtenant l’Alph’Art du meilleur scénario au Festival d’Angoulême en 2003. Ce roman graphique est d’ailleurs clairement destiné à des lecteurs beaucoup plus âgés que ne le sont habituellement les amateurs de mangas.

En France, parallèlement au succès de ces mangas d’auteurs, la vogue du manga auprès du jeune public ne se dément pas : il n’est qu’à voir l’affluence au Salon du manga à Paris, la mode du cosplay, qui consiste à se déguiser en héros de mangas, ou encore les ventes du shônen One Piece, de Eiichirô Oda, qui compte déjà soixante-sept volumes !

En 2001, Frédéric Boilet, auteur de bandes dessinées vivant au Japon et œuvrant beaucoup pour les passerelles entre les deux pays et les deux bandes dessinées, explique dans son Manifeste de la Nouvelle Manga que, « à l’opposé de la BD franco-belge, qui jusqu’aux années 1990 se contentait de ressasser les mêmes univers de SF, historiques ou d’aventure, la manga a toujours privilégié le quotidien ».

Le manga semble dominé par des auteurs masculins, mais cette impression ne reflète pas la réalité. Il existe une longue tradition d’auteurs de mangas féminins depuis Kuniko Tsurita qui explore, dans les années 1960, l’univers de la science-fiction et s’intéresse également aux phénomènes sociaux de l’époque : mouvements de protestations étudiantes, remise en question de la société japonaise (voir  « Garo, magazine rebelle », dans Neuvième art, n° 10, avril 2004). En 2004, la mangaka Kiriko Nananan remporte un beau succès avec Blue, un roman graphique subtil sur les amours adolescentes.

Mari Yamazaki, une mangaka confirmée

RUE DE SÈVRES, toute nouvelle maison d’édition consacrée à la bande dessinée et filiale de l’école des loisirs, propose de (re)découvrir une mangaka confirmée, Mari Yamazaki, avec sa nouvelle série courte en noir et blanc, Giacomo Foscari.

Mari Yamazaki © Collection personnelle

Mari Yamazaki
© Collection personnelle

Il s’agit d’un récit ambitieux mettant en scène un questionnement sur l’art, l’identité et l’histoire, qui s’adresse à un public adolescent et adulte, dans la lignée des ouvrages de Jirô Taniguchi.

Mari Yamazaki apparaît d’ailleurs, comme Taniguchi, largement influencée par la bande dessinée occidentale, tout en conservant un côté asiatique car elle s’attache à la réalité quotidienne de ses personnages et privilégie les rebondissements et l’art de la narration.

Elle vit aujourd’hui à Chicago, après des années passées en Italie, où elle a suivi un enseignement artistique, et au Japon. Un itinéraire qui rappelle un peu celui du célèbre romancier Haruki Murakami.

La précédente série de Mari Yamazaki, Thermæ Romæ, a remporté de nombreux prix et s’est fort bien vendue en Europe comme au Japon. Cette série à la fois historique et fantastique met en scène les voyages temporels d’un architecte romain dans le Japon moderne pour expliquer le fonctionnement et l’essor des thermes à Rome.

 

«Giacomo Foscari », un manga historique

Giacomo Foscari reprend la veine historique et mêle également plusieurs temporalités et plusieurs lieux. Le vieux « professeur Giaco » revient à Tokyo dans les années 1990 et revit son premier séjour dans la capitale dans les années 1960. Il remonte alors le temps jusqu’à son passé vénitien.

"Giacomo Foscari", de Mari Yamazaki, page 8 © Rue de Sèvres, 2013

« Giacomo Foscari », de Mari Yamazaki,
page 8 © Rue de Sèvres, 2013

Ni voyage temporel ni fantastique, cette fois. Mari Yamazaki utilise, au contraire, la technique toute classique du flash-back (et celle, cinématographique, du fondu enchaîné !) pour raconter l’enfance et l’adolescence de Giacomo à Venise.

Fils d’une grande famille bourgeoise, le petit Giacomo grandit, entouré de livres d’art, dans l’amour des études et dans la fascination pour la Rome antique, et notamment pour le dieu Mercure. Quand le fascisme s’installe et déchire sa famille entre partisans et opposants au Duce, il est confronté à des choix difficiles.

Son amitié avec Andrea, jeune garçon pauvre qui vit dans l’ombre des Foscari, le conduit à s’interroger sur ses sentiments et sur les décisions à prendre pour défendre son pays ainsi que les valeurs morales et culturelles auxquelles il croit. On le retrouve plus tard installé à Tokyo et découvrant d’autres modes de vie et de pensée. Ce choc culturel se double d’une réflexion toujours présente sur son passé familial et sur la Rome antique qui l’obsède.

Quelques pistes pour une étude au collège et au lycée

Les mangas sont des lectures très populaires auprès des collégiens et des lycéens. Les jeunes lecteurs développent souvent des attitudes de consommateurs proches de celles des Japonais dévorant leurs pages quotidiennes de mangas dans le métro. Il sera donc intéressant de leur faire connaître un autre type de mangas, toujours aussi efficace au niveau de la narration, mais proposant des thèmes différents de ceux que l’on rencontre dans les shônen.

"Giacomo Foscari", de Mari Yamazaki, page 143 © Rue de Sèvres, 2013

« Giacomo Foscari », de Mari Yamazaki,
page 143 © Rue de Sèvres, 2013

On pourra faire lire et étudier Giacomo Foscari en troisième au collège et en seconde au lycée avec de multiples objectifs : initiation à la lecture d’un manga d’auteur, analyse du graphisme et des caractéristiques propres au manga, analyse de la structure de l’œuvre construite en flash back et en écho entre les personnages et les époques, histoire des arts et des cultures, étude des différents thèmes et personnages.

Giacomo Foscari est un manga très référencé : on demandera aux élèves de retrouver les allusions à la Rome antique, à l’Italie fasciste des années 1930-1940, à l’art occidental, puis de relever tout ce qui est caractéristique du mode de vie japonais, telle la fête des cerisiers qui offre l’occasion de belles variations graphiques d’une case à l’autre sur un motif floral.

On s’intéressera, en particulier, aux clichés véhiculés sur l’une et l’autre sociétés, notamment avec le personnage de Tabé, l’ami écrivain japonais de Giacomo, qui admire Marilyn Monroe mais craint le tempérament trop « bouillant » des Italiens.

Enfin, Giacomo Foscari propose des portraits d’adolescents ou de jeunes adultes susceptibles d’être exploités car bien développés : chaque personnage, à chaque époque, permet de nouer une intrigue, ce qui conduit à faire de Giacomo Foscari un roman graphique réussi propre à séduire le public adolescent.

Marie-Hélène Giannoni

 

• La page Facebook de Rue de Sèvres, l’éditeur de « Giacomo Foscari », de Mari Yamazaki.

Télécharger cet article paru dans le numéro 1 de « l’École des lettres » 2013-2014.

Découvrir le sommaire détaillé du numéro 1 de « l’École des lettres » 2013-2014.

 

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• Sur le  théâtre kamishibaï, voir l’album d’Allen Say,  Le Bonhomme kamishibaï (l’école des loisirs, 2006).

« Vers la fin des années 1920, au Japon, on mit au point une petite scène en bois, comme un châtelet de marionnettes, qu’il était facile d’installer sur une bicyclette pour l’emporter de ville en ville. Les bonshommes kamishibaï gagnaient leur vie en vendant des bonbons, ils racontaient des histoires à épisodes, afin que le public revienne pour connaître la suite et acheter de nouveau des bonbons. » Tara McGowan.

 

 

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